vendredi 12 novembre 2010

De quoi ces grèves furent-elles le nom ?

Il est important de comprendre la motivation des grèves d’Octobre 2010 car elles me semblent constituer un « modèle » permettant de prévoir comment une catégorie numériquement non négligeable de français réagira à la fin  de l’état providence (si ce n’est à sa faillitequi inévitablement s’annonce.

Je partage bien entendu la consternation ressentie par beaucoup devant l’irrationalité apparente de grévistes qui s'opposent à l'évolution d’un système qui leur reste, même après réforme, exceptionnellement favorable quand on le compare à ce qui a été mis en place dans d’autres sociales démocraties européennes (1).

Beaucoup d’analyses ont été publiées pour tenter d’expliquer cette irrationalité comme un enfantillage (2). Je crois que dire que ces grévistes se sont comportés comme des « enfants » revient à dire que ces grèves sont irrationnelles car les grévistes sont irrationnels. On reste dans une forme d’explication tautologique qui ne permet pas de comprendre la véritable origine de cette apparente irrationalité.

La question qui se pose est donc : pourquoi ce comportement apparemment irrationnel des grévistes ? Quelle aspiration traduit-il ? 

Dans son essai fondamental, Two concepts of liberty, le philosophe Isaiah Berlin décrit ce qu’il appelle la recherche d’un statut, concept que je trouve particulièrement utile et pertinent pour expliquer  ce que l’on a observé dans ces grèves  :
« Le manque de liberté dont les hommes ou les groupes se plaignent se ramène souvent à une absence de véritable reconnaissance [...] Ce que je veux chercher à éviter, c'est tout simplement d’être ignoré, d’être traité avec condescendance, d’être méprisé, ou d'être pris trop pour argent comptant - en bref ne pas être traité comme un individu, avoir ma singularité insuffisamment reconnue, être une unité statistique sans caractéristiques et buts propres identifiables et spécifiquement humains. Voici la dégradation contre laquelle je me bats - Je ne cherche pas une égalité des droits légaux, ni la liberté de faire ce que je veux (même si je peux aussi vouloir cela), mais un état dans lequel je peux sentir que je suis, parce que je suis considéré par les autres comme tel, un agent responsable, dont la volonté est prise en compte parce que j’y ait droit, même si je suis attaqué et persécuté pour être ce que je suis ou pour avoir choisi comme je l’ai fait. » (3).

Cette citation suggère d’interpréter le mouvement des grèves comme premièrement procédant d'un besoin de reconnaissance qui, deuxièmement, porte sur le fait de se faire reconnaître en tant que personne plutôt qu'en tant qu'individu, et qui, troisièmement, est accompagné du besoin d'être considéré, par les autres, comme responsable. Analysons brièvement comment ces trois motivations se sont incarnées dans le mouvement de grève d’octobre 2010.

Besoin de reconnaissance plutôt que reconnaissance de besoins: si ces grèves s'inscrivaient dans une logique de besoin, il est vraisemblable que le recul de l'âge de la retraite aurait été accepté. Le fait que les grèves ait été aussi longues fait penser effectivement que les grévistes étaient à la recherche de quelque chose d'autre que le besoin de reconnaissance capture bien.

Mais la deuxième motivation est encore plus intéressante: la personne à qui on repousse l'âge de la retraite se sent comme forcée d'accepter le pouvoir d'un "dieu" froid et cruel: l'état qui la "traite" comme une individualité statistique.  On touche là au drame, longtemps invisible, de la socialisation des retraites: en créant un droit socialisé à la retraite, on fait de chacun de ces détenteurs un simple numéro, un cotisant, Tant que la socialisation est gérée dans le sens d'une satisfaction croissante de ses besoins, chaque personne n’y voit là aucun inconvénient. Mais ce dont ces personnes ne se rendent pas compte, c’est qu’une partie croissante de leur vie (et ici en l’occurrence la partie de leur vie qui sera vécue à la retraite) dépend de plus en plus d’une « bonne volonté » statistique qui est « gérée « par l’état.  Dès qu'il s'agit de revenir en arrière, et que se voit contesté ce qu'elle croyait socialement acquis, alors la personne découvre que le système auquel elle a confiée sa vie (et il s'agit bien de cela lorsqu'on parle de la retraite) la considère comme un individu et elle se rebelle .

Autrement dit en socialisant l’existence du plus grand nombre, nous nous piégeons nous même (ou plutôt l’état nous piège) car toute désocialisation nous amène à nous apecevoir que nous sommes traités comme des individualités n'ayant qu'une importance statistique et cela provoque la révolte. 

On arrive à la troisième motivation de faire la grève : se faire collectivement reconnaitre comme ayant un rôle actif à jouer dans la société. . Comme l’évoque la citation d'Isaiah Berlin, le sentiment d’être une victime ignorée, « méprisée » et prise pour « argent comptant » alimente une volonté d’existence collective.  Dépossédé, presqu’à son insu, de son « être personne », l’individu éprouve un besoin de contrôle et de responsabilité vis à vis de l’évolution de son existence.

Mais cette responsabilité va s’exercer collectivement. Nous faisons grève donc nous existons. Si la France perd 300 millions d’euro par jour, ce n’est pas grave car c’est le signe de la force de notre mouvement et ce n’est que le prix à payer pour que la prise de conscience que l’on fait valoir ait lieu. On pourrait même dire que l’on retrouve une certaine forme de "dignité collective" à faire partie d’un mouvement qui est capable d’imposer de tels dégâts…

Car dans cette logique la violence ne serait que la manifestation d’une responsabilité. Le gréviste parce qu’il gène, parce qu’il bloque le pays, parce que les journaux parle de sa grève agirait de façon « responsable » puisque grâce à sa grève, par l’intensité et la violence de sa grève, il ferait prendre conscience à la « société » de l’existence du pouvoir des grévistes comme lui et c’est, pour lui et ses camarades, l’essentiel. 

Dans cette perspective e comportement des grévistes traduit moins la volonté de résister à un changement de l’âge de retraite que de faire reconnaître, par la société, leur pouvoir de dire non.

Donc, de quoi ces mouvements de grève est-il le nom ?

La violence de ces grèves montre que contrairement à ce qu’on croit, la socialisation croissante de l’existence n’enrichit pas la personne mais au contraire la transforme progressivement en une simple individualité statistique, simplement cette « dépossession » ne devient apparente qu’au moment où une gestion collective des existences individuelles devient nécessaire. Le repoussement de l’âge de la retraite est un de ces moments là.

Il est à craindre que la fin de l’état providence va nous faire connaître beaucoup d’autres événements de ce type. Si c’est le cas, il est à prévoir une radicalisation violente et non démocratique de ceux dont l'existence dépend de l’état. Cette violence sera "auto-légitimée" comme le moyen de forcer la prise de conscience collective et la reconnaissance par la société du pouvoir du groupe auquel on appartient.

Personne n’aime être traité comme un individu qui ne compte pas, et j’ai bien peur que ces mouvements de grève indiquent que le retrait, si ce n’est la faillite, de l’état le plus socialisé du monde ne se fera pas sans violence.

Notes de bas de pages:
(1)  Sans parler bien entendu du fait que cette « réforme » ne fait que perpétuer un système de retraite qui n’a rien à envier au système pyramidal de Madoff et qui donc est profondément anti-social…
(3) Citons en deux qui, outre qu’elles sont écrites avec talent et méritent d’être lues pour la réflexion qu’elles suscitent, me semblent illustrer cette tentative (selon des angles distincts d’ailleurs).
La première est une tribune écrite par la philosophe Chantal Delsol, Les raisons de la colèreet publiée par le Figaro. La seconde est écrite par l’essayiste Pascal Bruckner, Cessons ces trépignements d’enfants gâtés.
(3) Isaiah Berlin, (Oxford 2004) Liberty, p 201. C’est moi qui ait souligné en gras le passage final. Le texte original est: “The lack of freedom about which men or groups complain amounts, as often as not, to the lack of proper recognition […]What I may seek to avoid is simply being ignored, or patronized, or despised, or being taken too much from granted – in short not being treated as an individual, having my uniqueness insufficiently recognized, a statistical unit without identifiable, specifically human features and purpose of my own. This is the degradation that I am fighting against – I am not seeking equality of legal rights, nor liberty to do as I wish (although I may want these too) but a condition in which I can feel that I am, because I am taken to be, a responsible agent, whose will is taken into consideration because I am entitled to it, even if I am attacked and persecuted for being what I am or choosing as I do.” A noter qu’Isaiah Berlin emploie la première personne pour décrire les motivations de celui qui recherche un statut.

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© Tous droits réservés 2010 Bruno Levy

5 commentaires:

edel a dit…

Il ne s'agit pas d'un débat qui est lancé, vu que tout est déjà jugé par avance : ainsi tu parles de la fin de l'état providence si ce n'est sa faillite.
Que penser d'une telle affirmation, qu 'en pense un salarier qui n'a pas d'actions, de bien immobiliers et qui ne compte que sur son boulot pour s'elever dans l'echelle sociale ,
Pourquoi l'
Etat providence doit-il tout à coup lui apparaitre comme un monstre affreux qui ne fait que s'endetter pour que lui salarier besogneux vive aussi bien qu'il l'a pu jusqu'aujourd'hui.?
Pourquoi montrer du doigt le déficit, il vaut mieux un Etat qui assume son déficit, qu'une coquille vide qui cherche à avoir un bilan excedentaire. Pourquoi à ce titre devons nous aller vers une société où le citoyen à le droit de se prendre moult crédits revolving si l'on veut qu'il consomme et face ainsi tourner la machine de la croissance.
Et pardon mais "quand" ces manifestations ont elles été violentes ?
Pourquoi les mépriser comme étant le jouet d'enfants gatés alors que le nombre de jours de grêve est minime par rapport à ce qu'il a pu être pendant les années de prospérite. Ne faut-il pas y voir plutot le signe, encourageant, que malgré une situation économique et un pouvoir politique, économique et médiatique culpabilisant que les citoyens usent encore des droits acquis de haute lutte. Pense à ça camarade Levy, demande-toi pourquoi la gauche, pas l'extrème le Parti ou Melanchon est incapable de parler de mise en commun des moyens de production. Demande toi plutot comment stopper cette hémoragie de l'emploi sous qualifié qui file chez les crêves la faim et qui font apparaitre les smicards comme de dangereux nantis. Quels avenirs pour les boutonneux dans des lycées où l'on obtient le bac à 90% mais où l'enseignement se popérise ?
voilou

Bruno Levy a dit…

Mon cher Laurent

merci pour tes commentaires

je n'ai certainement pas clos le débat: je n'ai fait que dire mon opinion qui visiblement provoque chez toi de la colère et du ressentiment.

je tiens à souligner trois points:

1) je ne suis certainement pas le seul à parler de la fin de l'état providence. Ne confond pas le messager et le message: les responsables sont ceux qui l'ont (mal) géré depuis au moins 30 ans et qui ont provoqué l'endettement considérable de notre état.

2) En ce qui me concerne je trouve ces grèves parfaitement violentes et ce n'est mépriser personne que d'appeler un chat un chat. La violence de bloquer les personnes qui partent en vacances en est un exemple.

3) L'alternative à un état sur endetté et incapable de faire entre plus d'argent dans les caisses même en augmentant nominalement le taux d'impôt n'est certainement pas une "coquille vide".

edel a dit…

Levy a écrit :
2) En ce qui me concerne je trouve ces grèves parfaitement violentes et ce n'est mépriser personne que d'appeler un chat un chat. La violence de bloquer les personnes qui partent en vacances en est un exemple.
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Le droit de grève est inscrit dans la constitution, celui de prendre des vacances pas encore, de plus c'est bien grace à l'état providence que le congé payé existe.
bref, à si je te suis bien, les grèvistes sont d'affreux gansters qui bloquent les jaunes qui prennent des vacances.

Bruno Levy a dit…

Laurent

je pense que tu veux me faire un faux procès de critique du droit de grève. Ce n'est absolument pas l'objet de mon article.

apparemment nous n'avons pas la même definition de la violence. J'en prend acte.

Le Parisien Liberal a dit…

gros paradoxe dans ces greves, surtout au niveau de la jeunesse, manipulée par la propagande ambiante.