samedi 11 décembre 2010

Wikileaks et l'importance politique du droit de dire la vérité

Dans un récent post j'expliquais l'importance de préserver un certain type de liberté que j'appelais la liberté de vivre dans la vérité.

La véritable chasse aux sorcières qui s'exerce à l'encontre de Julian Assange, le concepteur et l'éditeur de Wikileaks et les tentatives d’empêcher par tous les moyens la publication et le financement de cette initiative (y compris par  pressions directes sur des sociétés privées comme Visa et Amazon)  en est une illustration négative. En fait Wikileaks permet de comprendre qu'à la vie dans la vérité correspond un droit politique qui me semble essentiel pour le fonctionnement effectif et pacifique de la démocratie.

Ce droit je propose de l’appeler le droit de dire le vrai, ou droit de parrêsia, par référence à un concept que le philosophe Michel Foucault s’est attaché à réactualiser et à mettre en valeur dans ses deux derniers cours au collège de France[1].  Comme vous allez le découvrir ce concept de parrêsia (que l‘on traduit habituellement par "franc parler" ou "dire vrai") est étonnamment pertinent pour comprendre les enjeux politiques sous jacents à l’arrestation d’Assange et aux mesures anti Wikileaks tentés par les gouvernements.

Mais avant de l'expliquer  il est important de corriger trois impressions qui pourraient brouiller l’interprétation du phénomène Wikileaks.

Premièrement Wikileaks n’est pas simplement une tentative de publicité par un «cyber hacker» immature  (comme une certaine partie de la presse et de nos dirigeants voudraient nous le faire croire) mais un acte politique exercé avec l’intention délibérée de provoquer une prise de conscience dans l’opinion. J’en veux pour preuve  un des écrits d’Assange,  The non linear effects of leaks on unjust systems of governance (2007)[2] qui décrit parfaitement les intentions politiques de Wikileaks.  En particulier, la déclaration suivante résume bien son objectif :

The more secretive or unjust an organization is, the more leaks induce fear and paranoia in its leadership and planning coterie.

Autrement dit Wikileaks est un test de gouvernance, un test de gouvernance un peu particulier puisque ce qui est en cause c'est la manière dont le pouvoir des dirigeants s'exerce dans un démocratie. Si aucun état n'avait réagi aux révélations de Wikileaks, cela aurait voulu dire que soit la phrase au dessus était fausse, soit que nos démocraties ne pratiquent pas abusivement le secret. Le fait qu'elles réagissent aussi violemment montre que Wikileaks a touché une corde sensible.  On est loin de la provocation politique irréfléchie, en tout cas.

Deuxièmement il n’est pas vrai que Wikileaks soit une entreprise condamnable car dévoilant des «secrets d’états ». En fait, comme nous l’avons tous découvert, beaucoup des informations révélées par Wikileaks auraient dues être connues publiquement. Leur publication permet la formation d’une opinion citoyenne de meilleure qualité. Pour donner un exemple, je trouve important de savoir que la réaction de nos dirigeants contre l’Iran est en partie motivée par le fait que ce pays dispose de missile d’ores et déjà capables d’atteindre l’Europe.

Si nous étions gouvernés comme les pleins citoyens que nos dirigeants prétendent servir, nous devrions connaître ce genre d’informations.  Il est quand même incroyable que ceux qui prétendent obéir à la volonté générale se sentent en droit de la maintenir dans l’ignorance sur des sujets aussi importants. On a l'impression que nos gouvernants sont plus attachés à nous faire ressentir l’émotion de la citoyenneté pleine et entière (notamment au moment des élections), qu’à nous donner les informations qui nous permettraient d’exercer notre responsabilité de citoyen.  

Wikileaks nous amène donc à nous poser des questions sur la nature réellement démocratique de régimes où les dirigeants peuvent exercer un tel niveau de contrôle sur l’information qui parvient à ceux qui doivent les élire[3] . Comme la citation fournie plus haut le prouve, c’est exactement l’intention d’Assange de nous faire prendre conscience que derrière cette notion de secret d’état c’est bien une certaine manière anti-démocratique d’exercer le pouvoir politique qui s’affirme.

Alors évidemment j’entends d’ici les récriminations de certains qui diront que dans le fond le vrai problème c’est que les révélations de Wikileaks font risquer la vie de beaucoup de personnes qui agissent pour défendre nos sociétés (notamment en Afghanistan).  Mais la vrai question est : comment sait on qu’ils nous défendent si les informations nous permettant de les évaluer ne nous sont pas librement données ? Et aussi : pourquoi mettre sous le même sceau du secret de telles informations vitales avec d’autres qui elle n’ont rien de vitale et ne sont que dérangeantes pour ceux qui nous gouvernent.  La confusion entre information vitale et  information qui dérange a été créée par ceux qui nous gouvernent : c’est leur responsabilité de réussir à mettre de l’ordre.

Troisièmement  il n’est pas vrai que Wikileaks ne serait qu’une nième tentative d’anti-américanisme. Je le confesse : je suis un admirateur de l’Amérique et suis toujours désolé de voir les critiques permanentes, et souvent à sens unique, dont ce grand pays est l’objet  par une soi disant intelligentsia européenne, qui ne se rend jamais compte que la seule raison pour laquelle elle peut exerce sa critique est que l’Amérique est trop souvent le seul pays qui donne l’information permettant de prendre conscience de ses défauts en tant que société.  C’est pourquoi j’ai été particulièrement touché de voir l’homme politique américain Ron Paul  déclarer nous avons besoin de plus de wikileaks et d’ajouter notamment :

“Dans une société libre, nous sommes censés connaître la vérité. Quand dans une société la vérité devient trahison, alors nous sommes en grande difficulté[4] »

Cette citation m’a confirmé qu'être pro Wikileaks ne veut pas dire être contre l’Amérique en tout cas pas contre l’Amérique qui fait rêver. Assange lui même fait d’ailleurs référence au meilleur de l’Amérique pour justifier son propos. Par exemple la citation suivante de Théodore Roosevelt figure en exergue d’un des ses articles fondamental, state and terrorist consiparacies et montre bien que sa bataille est un combat de principe, pas un combat contre l’Amérique :

Derrière le gouvernement ostensible trône un gouvernement invisible qui n’a aucune allégeance et ne reconnait aucune responsabilité envers le peuple. Détruire ce gouvernement invisible, troubler cette alliance contre nature entre les entreprises corrompues et la politique corrompue est la première tâche d’un homme d’état[5].

Ces trois points permettent de comprendre qu'avec Wikileaks, Assange a dépassé le simple droit à la liberté d'expression (entendu comme droit de dire ce que l'on pense) ou alors il lui donne un sens nouveau puisqu'ici la liberté d'expression sert à remettre en cause pas tant le pouvoir des dirigeants mais  la manière même dont ce pouvoir s’exerce.

Je voudrais vous donner une longue citation de Michel Foucault qui me semble particulièrement pertinente pour comprendre le sens et l’importance de Wikileaks et les dangers politiques que l’arrestation d’Assange et les tentatives de fermer Wikileaks provoquent. Dans ce texte Foucault s’attache à définir la notion de parrêsia, concept qui me semble indispensable  pour comprendre la forme nouvelle de liberté d’expression à laquelle Wikileaks nous convie (pour faciliter une première compréhension de ce texte  je conseil au lecteur de substituer les expression "franc parler" ou "franchise" à chacune des occurrence de parrêsia dans cette citation, mais à la fin je ne saurais que trop conseiller au lecteur de s’accommoder à l’emploi de ce nouveau mot qui désigne une réalité politique et morale indépendante) :

Début de la citation:
« La parrêsia c’est étymologiquement l’activité qui consiste à tout dire : pan rêma. Parrêsiazesthai, c’est « tout dire ».  Le parrêsiastês, c’est celui qui dit tout. [] Mais il faut immédiatement préciser que ce mot de parrêsia peut être employé avec deux valeurs.
[] Employée avec une valeur péjorative, la parrêsia consiste bien à dire tout, en ce sens que l’on dit n’importe quoi (n’importe quoi de ce qui se passe dans l’esprit, m’importe quoi pouvant être utile à la cause que l’on défend, n’importe quoi pouvant servir la passion où l’intérêt qui anime celui qui parle).
[] Mais le mot parrêsia est employé aussi avec une valeur positive, et à ce moment là, la parrêsia consiste à dire, sans dissimulation ni réserve ni clause de style ni ornement théorique qui pourrait la chiffrer ou la maquer, la vérité. Le "tout dire" est à ce moment là : dire la vérité sans rien en cacher, sans la cacher par quoi que ce soit. []  La parrêsia c’est donc le tout dire, mais indexé à la vérité : tout dire de la vérité, ne rien cacher de la vérité, dire la vérité sans la masquer par quoi que ce soit.
Mais je crois que ça ne suffit pas pour caractériser et définir  cette notion de parrêsia. En effet pour qu’on puisse parler de parrêsia au sens positif du terme -  laissons de côté maintenant les valeurs négatives – il faut, outre donc la règle du tout dire et celle de la vérité, deux conditions supplémentaires. 
[Car après tout un professeur, un grammairien, un géomètre peuvent dire sur ce qu’il enseignent sur la grammaire où la géométrie, une vérité, une vérité à laquelle ils croient, une vérité qu’ils pensent. Et pourtant on ne dira pas que c’est de parrêsia.  Pour qu’il y ait parrêsia [] il faut que le sujet en disant celle vérité qu’il marque comme étant son opinion, sa pensée, sa croyance,  prenne un certain risque, risque qui concerne la relation même qu’il a avec celui auquel il s’adresse. Il faut pour  qu’il y ait parrêsia que, en disant la vérité, on ouvre on instaure et on affronte le risque de blesser l’autre de l’irriter, de le mettre en colère et de susciter de sa part un certain nombre de conduites qui peuvent aller jusqu’à la plus extrême violence. C’est donc la vérité dans le risque de la violence.
[] D’où ce nouveau trait de la parrêsia : elle implique une certaine forme de courage, courage dont la forme minimale consiste en ceci que le parrèsiaste risque de défaire, de dénouer cette relation à l’autre qui a rendu possible précisément son discours.
[]  La parrêsia risque donc non seulement la relation établie entre celui qui parle et celui auquel est adressée la vérité, mais, à la limite, elle risque l’existence même de celui qui parle, si du moins son interlocuteur a un pouvoir sur lui et s’il ne peut pas supporter la vérité qu’on lui dit.
[]   car si le parrèsiaste est bien celui qui prend le risque de mettre en question sa relation à l’autre, et même sa propre existence, en disant la vérité toute la vérité envers et contre tout, d’un autre côté, celui à qui cette vérité est dite – qu’il s’agisse du peuple assemblé et qui délibère sur les meilleurs décisions à prendre pour la suite, qu’il s’agisse du Prince du tyran ou du roi auquel il faut donner des conseils, qu’il s’agisse de l’ami que l’on guide – celui à (peuple, roi, ami) , s’il veut jouer le rôle que  lui propose  le parrèsiaste en lui disant la vérité , il [ doit]  l’accepter , aussi blessant qu’elle soit pour les opinions reçues dans l’Assemblée, pour les passions où les intérêts du Prince, pour l’ignorance ou l’aveuglement de l’individu.
[] La parrêsia est donc en deux mots, le courage de la vérité chez celui qui parle et prend le risque de dire , en dépit de tout, toute la vérité qu’il pense, mais c’est aussi le courage de l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu’il étend [6]». 
Fin de la citation

Ce texte suggère quelques commentaires supplémentaires sur le phénomène Wikileaks et sur la possibilité d’exercer dans nos sociétés ce que j’ai appelé le droit de parrêsia.

Premièrement personne ne sera étonné que, pour moi, Assange, en publiant Wikileaks, a exactement joué le rôle d’un parrèsiaste.  Tant qu’il exprimait son opinion comme dans les deux articles cités plus haut, Julian Assange n’exerçait dans le fond que son droit à la liberté d’expression.  En créant Wikileaks, Assange est devenu parrèsiaste, car en ce faisant il a permis à son opinion de mettre en question des dirigeants de nos régimes.

Dans la parrêsia d’Assange on retrouve bien tous les éléments cités par Foucault: le courage de cet homme qui a décidé de prendre le risque de dire toute la vérité en publiant tous ces documents «confidentiels», mais aussi l’attachement personnel, la liaison de sa propre personé à l’énoncé de la vérité, en dépit du risque de violence par les états, et enfin, et c’est  peut être le plus important, la notion de vérité elle-même.  Car personne ne conteste la vérité de ce qui est révélé par Wikileaks. C’est absolument remarquable : ce qui choque dans Wikileaks, ce qui provoque la réaction violente c’est justement la vérité de ce qui est dit.

Insistons sur un point: n’est pas parrèsiaste qui veut. En particulier, il faut absolument se prémunir d’une interprétation «romantique» du texte de Foucault. : il ne suffit pas de prononcer des opinions qui choquent, et qui donc sont risquées, pour être parrèsiaste. Je pense par exemple à ceux qui se complaisent dans l’expression d’opinions antisémites et qui, ce faisant, aiment à se présenter comme des personnes « originales », capables de tout dire, respectables du fait de leur soi-disant courage de dire ce qui choque.

Non, la parrêsia est beaucoup plus qu’une simple provocation et pour deux raisons qu’il importe de souligner:  1) Quand le parrèsiaste s’exprime  ce n’est pas  la véracité de ce qu’il énonce qui est désavouée par l’autre mais l’opportunité de dire cette vérité  ce qui n'est pas du tout la même chose. 2) La parrêsia telle que la définit Foucault se produit à l’intérieur d'une "relation à l’autre" à qui on s’adresse et qui est, certes, mis en cause par la vérité énoncée, mais qui n'est en aucune façon nié (en particulier l’antisémite ou l’anti-sioniste radical ne cherche pas à dire une vérité au peuple juif, il cherche à le nier ce qui est tout à fait différent).

Autrement dit toute parrêsia ouvre la possibilité à l’autre de changer, d’accepter la vérité. La parrêsia est, du coup, toujours un test de celui à qui elle s’adresse, de sa maturité ou de sa solidité en quelque sorte.  Et à ce test là, il ressort, sans aucun doute, que les dirigeants de nos régimes politiques ont une bien faible tolérance vis à vis de la vérité.  Wikileaks nous fait prendre conscience d’une faiblesse actuelle de nos démocraties occidentales  qui est celle de faire face à la vérité quand elle dérange ses dirigeants politiques.

Par l’exercice de sa parrêsia, Julian Assange nous envoie en fait le message suivant: où bien nos démocraties ne veulent pas laisser dire les vérités qui dérangent ceux qui la dirigent et alors nous sommes juste des citoyens de seconde zone à qui l’on fait croire que les régimes actuels sont  démocratiques, où bien nos régimes sont démocratiques et alors ils devraient avoir une bien plus grande tolérance vis à vis de l’expression de la vérité qu’il ne le font actuellement, et notamment à la possibilité de Wikileaks.

Ce que nous montre Wikileaks c’est que la démocratie ce n’est pas seulement voter à intervalle régulier.  La démocratie, sans la possibilité de remettre en cause ses dirigeants par la vérité, peut, sans que ses citoyens s‘en aperçoivent, devenir un simulacre.  

Rares sont les moments où la parrêsia s’exerce dans une société.  Wikileaks est un de ces moments là. Il est d’ailleurs imaginable que le développement d’internet va rendre la possibilité de contestation parrèsiatique plus fréquente. Je suis persuadé que ce serait une bonne nouvelle car une société libre doit savoir s’accommoder de la possibilité de contester ses élites par la vérité comme droit démocratique fondamental.

La parrêsia aboutit au droit de contester, par la vérité,  la manière même dont ceux qui dirigent la société pourrait abusivement exercer leur pouvoir et/ou chercher à se légitimer par l'ignorance des citoyens. La meilleure façon pour un pouvoir d’être légitime c’est d’accepter cette forme de contestation.  C’est le libre exercice de la parrêsia, du dire vrai qui dérange, qui permet de s’assurer que le régime politique dans lequel on vit est effectivement démocratique et respectueux des libertés.


[1]Ces cours sont intitulés Le gouvernement de soi et des autres et Le courage de la vérité. Je ne saurais trop conseiller à qui souhaite réfléchir sur le sujet de la liberté d’expression et de ses rapports à l’exercice du pouvoir, de lire ces deux cours. Facilement lisibles, ils changent complètement la manière dont on comprend l’importance de la liberté d’expression dans la société et la forme qu’elle doit prendre en société.  Le présent post n’est qu’un modeste reflet de ce que Foucault enseigne et explore sur la parrêsia dans ces deux cours.
[2] Les effets non linéaires des fuites sur des systèmes de gouvernance injustes
[3] Il va sans dire que je ne parle pas seulement ici des seuls gouvernants actuellement au pouvoir. Il faudrait une lecture très partisane et partielle  des faits pour n’y voir qu’une dénonciation de l’administration Obama et des dirigeants actuellement au pouvoir en Europe. C’est au contraire le principe de la « gouvernementalité » elle même qui est ici dénoncé
[4] In a free society we're supposed to know the truth. In a society where truth becomes treason, then we're in big trouble. 
[5] Behind the ostensible government sits enthroned an invisible government owing no allegiance and acknowledging no responsibility to the people. To destroy this invisible government, to befoul this unholy alliance between corrupt business and corrupt politics is the first task of statesmanship.            (President Theodore Roosevelt)
[6] Michel Foucault « Le courage de la vérité » leçon du premier février 1984 p11 à 14. 


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