mardi 11 novembre 2008

Vers un crise de l'état

La crise économique actuelle est décrite par tout le monde comme une crise du libéralisme;  le libéralisme serait "dépassé", la nécessité d'une intervention de l'état ne serait plus qu'une question de "bon sens".
On fait comme si l’endettement de l’état, corollaire nécessaire de cette intervention, était un mal évitable, aux conséquences essentiellement « virtuelles » car peu ressenties par les citoyens. 
La plus grande part 360 milliards d'euro engagés par l'état dans le cadre du plan français de soutien aux établissements de crédit mis en place en Octobre ne représenteraient ainsi qu’une « simple » garantie peu onéreuse pour les français. Comme le décrit le président de la république lui-même : "Le pari raisonnable que nous faisons est qu'en apportant cette garantie, nous n'aurons pas à la faire jouer. L'encours total des prêts garantis est plafonné à 320 milliards d'euros. Ce chiffre est un maximum qui ne sera sans doute jamais atteint. Il ne représente en aucun cas un coût pour le contribuable puisqu'il s'agit d'une garantie qui ne jouera qu'en cas de défaillance d'un établissement. En l'absence de défaillance, le contribuable sera gagnant du montant des commissions encaissées sur les garanties souscrites."(1)
Le libéral que je suis se doit de souligner la fragilité de certains des hypothèses sur lesquelles repose le raisonnement du chef de l’état : Est-on si sûr que l’état ne devra pas faire jouer cette garantie ?
Car, finalement, qu’est ce que 320 milliards d’euros dans la crise actuelle ? La réponse, inquiétante, est double :
1)     320 milliards d’euros de garanties ce n’est rien par rapport aux engagements que la prochaine crise, celle des CDS, va nécéssiter.
 Les banques n’ont en effet pas attendu la garantie des états pour essayer de se protéger contre le risque de défaut de leurs contreparties. A cet effet elles ont, jusqu’à peu avant la crise, employé un type d’instrument financier relativement récent qui s’appelle le crédit default swap (CDS). 
CDS retenez bien ces trois initiales car la crise à venir des CDS sera à la crise des prêts « sub-prime » ce que l’empire state building est à une modeste bicoque dans un flavellas brésilien.   
En clair un CDS est une assurance contre le défaut d’une entreprise.  L’acheteur de cette assurance (par exemple une banque mais pas seulement, la plupart des grandes entreprises ont utilisé ces instruments)  touche une prime en cas de défaut sur le crédit qu’il a assuré. L’unique problème, que personne n’avait prévu, c’est que l'assureur lui, même (souvent une autre banque comme LehmanBrothers ou une société d’assurance comme la fameuse AIG )  pourrait faire défaut !
Maintenant voilà l’information qui tue : le montant total des engagements ainsi assurés par les CDS est de cinquante mille milliards de dollars, c'est-à-dire près de 120 fois plus que nos malheureux 320 milliards d’euros de « garantie ».
La multiplication des faillites d'entreprises, qui ne commence que maintenant, va amener les "assureurs" a débourser des sommes considérables. 
Donons un exemple: le sauvetage actuel de la désormais célèbre société américaine AIG coûte déjà près de 125 milliards d’euros  à l’état américain, c'est-à-dire à peine 3 fois moins que le montant dans la garantie offerte par l’état français. Ce sauvetage ne concerne que la couverture des défauts auquel AIG fait face sur les subprime.
Or AIG fourni à,elle seule  près de 1 % des garanties CDS. Combien devra être déboursé en plus pour faire face à la multiplication des faillites qui ne commencent que maintenant? Et combien devra être déboursé pour soutenir les sociétés qui représentent les autres 99% dont bon nombre sont aussi européennes? 
Dans ces conditions qui peut raisonnablement affirmer que ces 320 milliards d’euros de garantie représentent « un maximum qui ne sera sans doute jamais déboursé» ?
2)     320 milliards d’euros c’est beaucoup, vraiment beaucoup pour l’état français.
Si d’aventure, l’état devait faire jouer ces 320 milliards d’euros, cela représenterait un engagement supplémentaire de 25,6 % de la dette publique (qui est évaluée pour le premier trimestre 2008 à 1 250,6 milliards d'euros  soit 65,3 % du PIB de la France (2).
L’état serait-il vraiment capable de le financer ?
Pour y répondre, il faut savoir que le service de la dette de l'État français représente actuellement son premier poste de décaissement, avec environ 118 milliards d'euros en 2007 (79,7 de capital et 38,7 d'intérêt), intégralement couvert par une émission de dette nouvelle » (2). Autrement dit pour payer la dette actuelle l’état doit déjà  emprunter. On peut donc légitimement se demander s’il sera capable d’emprunter 320 milliards d’euros supplémentaires.
Là encore, le raisonnement qui est fait par nos élites administratives et nos politiques est d’une fragilité incroyable. Un extrait de Wikipedia nous en donne un bon aperçu synthétique : « Si l’administration publique française était soumise aux mêmes critères de mesure de l’endettement qu’une entreprise privée, à savoir le ratio dette sur chiffre d'affaire elle serait considérée comme trop endettée, puisque le ratio dette sur dépenses publiques dépasse les 120%. Cependant, étant donnés les moyens de coercition de l’État et sa capacité à lever de nouveaux impôts, les agences de notation  estiment que le risque de défaut sur la dette publique est minime ; par ailleurs l'État français n'a pas fait défaut sur sa dette depuis 1796 [c’est nous qui soulignons en gras]» (3)
Avez-vous bien lu : « Étant donnés les moyens de coercition de l’État et sa capacité à lever de nouveaux impôts. »
La capacité de l’état à lever de nouveaux impôts ?!!? Mais de quoi nous parle-t-on ? Y a-t-il vraiment quelqu’un qui peut sérieusement affirmer que l’état français peut encore faire payer plus d’impôts aux Français ?  
Est-il besoin de rappeler que le taux de prélèvement obligatoire en France est de 44 % du PIB (4) c’est à dire l'un des plus haut d’Europe  (où la moyenne est déjà de 39 %) ?
320 Milliards d’endettement supplémentaire, cela représente la bagatelle de 6 fois ce que rapporte actuellement l’impôt sur le revenu ou un peu moins de trois fois ce que rapporte la TVA. Dans ces conditions croire en la capacité de l’état à lever de nouveaux impôts est une pure lubie.
Il faut dire les choses telles qu’elles sont, les récentes garanties données par le gouvernement français pour « sauver » les banques, aussi nécessaires soient-elles, ont été données dans un contexte où l’endettement de l’état est tel qu’on ne peut pas exclure le risque de sa défaillance, si ces garanties devaient être honorées.
La défaillance de l'état est  probablement la chose la plus anti-sociale que l'on puisse imaginer au monde. Notre génération n’a pas été du tout préparé à ce genre d’événement dont la survenue rendrait la montée du social fascisme plus que probable.
La vraie leçon de tout cela est je crois très importante. Elle n’est pas de critiquer la décision du gouvernement français d’avoir pris les mesures prises. Il est probable que notre gouvernement n’a pas eu le choix de faire autrement et, somme toute, il a relativement bien joué ses cartes jusqu’à présent.
Elle est de critiquer le contexte d’endettement dans lequel plus de trente ans d’une politique d’état providence et de conservatisme social, tant à droite qu’à gauche, nous ont acculés.
La vraie valeur d’une politique se mesure à sa capacité de permettre un pays de survivre en période de crise, pas à sa capacité à redistribuer les revenus de ces concitoyens en période d’abondance.
Cela fait plus de trente ans qu’on nous vend l’état-providence comme une panacée, qui permet de financer un modèle social qui serait l'un des « meilleurs du monde », que notre mode de redistribution sociale des revenus par l’état serait l'un des plus avancé, que seule notre élite administrative aurait su prendre la vraie mesure de la crise 1929 en permettant à l’état de réguler l’économie  pour le plus grand bien des Français.
La triste ironie, c’est que maintenant que la crise est là, le coût social éffarant de ce modèle commence à se faire sentir. Le provincialisme pour ne pas dire l’inanité de la régulation administrative mise en œuvre dans notre pays depuis plus de 30 ans est clair.
Il n’est pas sain, il est dangereux pour un pays de s’être endetté comme la France l’a fait.  Si notre « modèle social » a été relativement facile à mettre en œuvre et à financer tant qu’il n’y avait pas de crises, il va s’avérer un frein majeur à notre capacité nationale à retrouver la voie de la prospérité. Et je m’exprime par euphémisme, j’en ai bien peur.
Tout ce qui est écrit ici, n’est pas écrit pour défendre le capitalisme contre le socialisme, mais simplement pour dénoncer une politique soit disant « sociale » qui a une responsabilité majeure dans l’endettement actuel de l’état et dont les conséquences peuvent être si dommageables pour l’avenir de nos enfants. 
Il est d’usage de caricaturer le libéralisme comme une sorte d’anarcho-capitalisme qui souhaite abolir l’état. Alors, au risque de décevoir quelques-uns, laissez-moi rappeler que le libéralisme c’est avant tout la limitation des pouvoirs de l’état pas son abrogation. En particulier aucun libéral ne se réjouirait de voir l’état défaillir.
En fait, tout ce qui risque de se passer n’est que la triste illustration que trop d’état tue l’état.



© Tous droits réservés 2008 Bruno Levy

Le risque d'un "social fascisme" à la française


Une excellente chronique d'Alexandre Adler parue le 4 octobre dans le Figaro me conduit à reprendre la rédaction de ce blog.
Cette chronique (http://www.lefigaro.fr/debats/2008/10/04/01005-20081004ARTFIG00231-social-fascisme-.php)  montre bien que la crise financière actuelle créée un vrai risque de dérive "social fasciste" et que très probablement ce risque provient de l' extrème gauche.
Un point m'a impressioné particulièrement : la montée en moins de 4 ans du parti nazi de 4-6% à 40% du corps électoral au début des années 30.

Il me semble important d'ajouter un commentaire qui je crois est utile pour bien comprendre les fondements de cette rapide montée en puissance du nazisme.
L'Allemagne est en effet dans les années 30 le pays européen qui est le plus en attente vis-à-vis d'un rôle social de l'état. Cette attente correspond à une tradition presque soixantenaire puisque c'est Bismarck lui-même qui dans les années 70 institua une retraite obligatoire et une assurance santé et accident pour les travailleurs.
Or on ne peut expliquer la montée du Nazisme après la crise de 1929 si on ne comprend pas qu'il a été conçu dès le début comme un socialisme national qui répond directement à ces attentes.
J'irai même plus loin : c'est probablement parcequ'il a été un socialisme que le nazisme a réussi à prendre le pouvoir et...à le garder. Les travaux d'un historien comme Götz Aly dans "Comment Hitler a acheté les allemands" établissent ce dernier point clairement.
Donc je dirai que non seulement le risque de dérive sociale fascisante vient de la gauche mais, étant donné l'énorme attente (pour ne pas dire addiction) des français vis-à-vis d'un rôle protecteur et social de l'état il n'y a absolument aucun doute que le risque d'amplification nationale d'une dérive social fasciste existe bel et bien.
Dans ce contexte il faut être très vigilant vis-à-vis de ce que peut devenir le "petit" parti anticapitaliste de Besancenot.
Bruno Levy.
PS: Ce qui est écrit içi ne doit être, en aucun cas, vu comme un perte de vigilance vis-à-vis de l'extrême droite qui sera prête à tout pour obtenir le pouvoir également et qui n'a jamais été libérale non plus.

© Tous droits réservés 2008 Bruno Levy