samedi 29 octobre 2011

Le surendettement de l’État comme faillite de la volonté générale



Le surendettement souverain est la conséquence
de la théorie de l’État comme instrument au service de la volonté générale.
article publié sur contrepoints.org




Le surendettement d’un Etat est une véritable folie politique qui affecte durablement la prospérité de la nation. Les dirigeants de nos États sont-ils effectivement capables, comme ils le prétendent, de servir ce qu’ils appellent l’intérêt général ?

La théorie c’est que seul l’État aurait la force et la vision à long terme nécessaire pour s’élever au dessus des “intérêts particuliers”, compétence qui lui donnerait la capacité d’intervenir sur la société pour faire respecter « l’intérêt général ».

La réalité c’est que ceux qui sont désignés pour représenter les citoyens dans l’exercice de la volonté générale, se sont avérés incapables de discerner l’intérêt de la nation à voir l’État ne pas tomber dans le surendettement.

Face à cette carence, certains vont être tenté de répéter les erreurs d’avant guerre et d’imputer cet excès d’endettement à la « mollesse » des démocraties et du coup prôner le retour à un État fort.  Mais la dérive des dépenses publiques  n’a pas seulement lieu dans les États démocratiques. Par exemple, l’historien Gotz Aly, dans son ouvrage « Comment Hitler a acheté les Allemands », a démontré que le régime Nazi n’a pas échappé à la règle du surendettement pour financer des dépenses sociales destinées à « maintenir le confort matériel de l'Allemand moyen ». Préserver le niveau de vie de la population était indispensable pour éviter à ce régime de perdre le soutien populaire (ou, à tout le moins, le consentement de catégories importantes de la population).

Le fait que le surendettement des États se soit produit sous des régimes de gauche comme de droite, par le fait de dirigeants exerçants depuis plus de trente ans leur fonction dans de nombreux pays Européens mais aussi de l’autre côté de l’Atlantique amène à chercher une explication générale.

Le surendettement de nos États est en fait la conséquence de leur caractère illibéral[1] : toute intervention publique est légitimée par le seul fait qu’elle est jugée conforme à « l’intérêt général ». En particulier, dans un État Illiberal il n’y a pas de limites posées aux domaines de d’intervention de l’État. Bref tout est (en apparence) possible à la volonté générale.

Cette absence de limites, permet aux dirigeants de l’État d’utiliser le pouvoir d’intervention publique pour séduire, amadouer ou en tout cas éviter de froisser l’opinion à l’aide d’une dépense publique qui est de plus en plus élevée et donc, de façon croissante, financée par l’endettement. L’endettement public n’est en effet pour les dirigeants d’un État illibéral qu’un moindre mal, bien trop souvent accepté sans scrupules, par rapport à la perte du soutien populaire.

Depuis 30 ans en France, l’endettement public a ainsi permis aux dirigeants Français de financer des politiques « séduisantes» pour une majorité de citoyens (l’abaissement de l’âge de la retraite de 65 à 60 ans, les 35 heures, l’exclusion de l’impôt sur le revenu des bas salaires, etc.), pour maintenir le statut quo (en laissant filer les dépenses de la sécurité sociale, ou en « ne touchant pas » aux retraites), pour défendre les intérêts particuliers de catégories de population particulièrement influentes (comme les fonctionnaires) ou pour tenter d’amortir certaines situations socialement difficiles comme le chômage des jeunes à l’aide de «traitement sociaux» fort dispendieux et inefficaces (comme le prouve toute la ribambelle de « plan d’emploi pour les jeunes » ). Liste non exhaustive.

S’est ainsi mis en place dans notre pays un véritable machiavélisme social: Qui ne se souvient de la référence continue au « modèle social » français que la gauche, quand elle était au pouvoir (notamment quand Jospin était premier ministre), ne pouvait s’empêcher de décrire comme suscitant l’envie de toutes les autres nations ? Notre « modèle social » était en fait financé par nos enfants avant même qu’ils ne soient nés… Où s’arrêtera le cynisme[2] ?

Mais le caractère illibéral de nos États est générateur de surendettement pour une seconde raison. Car l’intérêt des dirigeants de l’État est de rendre indispensables les prestations de l‘État. Il est donc préférable, de leur point de vue, qu’il n’y ait pas d’offres alternatives aux « solutions » collectives qu’ils nous imposent au nom de la volonté générale.

Quand la dépense publique représente 55% du PIB, l’influence de l’État dans la vie de chacun est considérable : qui d’entre nous n’a pas dans sa famille un retraité ? Qui n’a pas eu un proche qui a bénéficié des prestations de soin d’un hôpital public ? Qui ne connaît pas autour de lui un chômeur longue-durée ? Quelle famille n'a jamais connu l’école publique?

Prenons donc bien conscience que l‘immense majorité d’entre nous, personnes individuellement responsables et autonomes, dépendons ainsi de services de l’État qui ont une influence profonde sur le déroulement de nos vies.

Dans un contexte démocratique où ni la droite ni la gauche ne souhaite permettre aux citoyens d’accéder à des alternatives aux services publics, les fonctionnaires en charge de la fourniture de ces prestations se voient donc conférer un pouvoir considérable.

Ils peuvent, en effet, s’opposer durablement à la réforme de la provision de ces services, et notamment la baisse des effectifs et des coûts, par des grèves qui causeront d’autant plus de mécontentements que notre dépendance vis à vis de ces services est quasi totale. La volonté générale est ainsi prise en otage.

Le fait que, par exemple, d’employer à l’Education Nationale deux fonctionnaires par enseignant - situation unique d’inefficacité pour un service public dont les effectifs sont parmi les plus lourds du monde - est la conséquence directe de ce blocage. Qui serait prêt à accepter une grève de trois mois des enseignants ?

On se retrouve dans la situation absurde où le fait d’imposer les prestations de l’État dans le cadre d’un monopole (sécurité sociale) ou d’un quasi monopole (éducation nationale) empêche la réforme et la baisse des coûts de provision de ces prestations.

Bref : Le surendettement public est donc la conséquence d’une contradiction interne de la théorie de l’État comme instrument au service de la volonté générale.

Laisser une plus grande liberté apparente à l’expression de la volonté générale, lui faire croire que « tout est possible », crée les conditions de son assujettissent progressif au surendettement par un double mécanisme :
·      Inflation des promesses de dépenses publiques en vue de « séduire » la volonté générale et la rendre dépendante de l’État.
·      «Prise en otage » de la volonté générale par ceux qui sont en charge de la fourniture des prestations publiques, ce qui rend impossible la réforme et l’abaissement des coûts des solutions collectives qui sont ainsi fournies

Toute cela ne constitue qu’une illustration, particulièrement douloureuse, de ce que les libéraux ont toujours affirmé : Il faut démystifier la notion d'intérêt général qui n'est bien souvent qu'un alibi cachant un phénomène d'"exploitation" du reste de la société par une caste privilégiée de fonctionnaires et bureaucrates. » (Henri Lepage)

L’Etat doit être neutre également vis à vis des intérêts particuliers de ceux qui le dirigent et notamment de leur intérêt à se maintenir à sa direction coûte que coûte, quitte à durablement ruiner le pays par l’endettement public.  

Pour sortir de l’endettement ce n’est donc pas d’un État fort dont nous avons besoin, mais d’un pays fort.  La solution pour y arriver ?  Un État qui cesse de piéger la volonté générale en prétendant pouvoir tout résoudre. Un État qui accepte non seulement de limiter ses domaines de compétences mais qui laisse à la société civile et aux entrepreneurs la possibilité d’offrir des alternatives à ces prestations (y compris la sécurité sociale qui en Allemagne est par exemple partiellement privatisée), atténuant, par la même, l’effet « prise d’otage » qui rend si difficile sa propre réforme.

On revient toujours à la nécessité de cette notion, profondément libérale, de limitation des pouvoirs de l’État qui est une garantie effective de son efficacité et … du maintien de la force et de l’indépendance économique et financière de la société.



[1] L’expression « illibéral » a été réactualisée par l’essayiste et éditorialiste américain dans son livre « Illiberal democracies » pour dénoncer la tentation d’’une certaine forme de démocratie qui veut restreindre de façon croissante la liberté individuelle au nom de la volonté générale.
[2]Autre exemple de machiavélisme social  du gouvernement Jospin : il s’est empressé d’affecter le « surcroit » d’entrées fiscales très élevées dont il bénéficiait du fait de la conjoncture économique exceptionnelle de la fin des années 90 à une « cagnotte sociale » (c’était l’expression employée)  au lieu d’en profiter pour réduire le déficit.  Cela dit ce machiavélisme est loin d’être, en France, une spécialité de la Gauche. 

© Tous droits réservés 2011 Bruno Levy

jeudi 22 septembre 2011

Y a-t-il dictature des marchés?


Article publié sur contrepoints
La crise de l’endettement des États amène toute une catégorie de personnes et de politiciens à déclarer que la volonté démocratique est devenue « prisonnière des marchés ». Le fonctionnement « aveugle » des marchés se s’opposerait à la « volonté générale » de la nation. L’économique aurait de façon subreptice, abusive et illégitime pris la place de la politique. Nous ne serions plus dans une démocratie mais dans une véritable « dictature des marchés ». Est-ce vrai?
Pour répondre à cette question, il est utile comprendre la nature du processus d’endettement des États. Une analogie va nous y aider.

La traître pente de l’endettement


Certaines montagnes sont traîtresses. Dans un article récent, le trader Bob Prechter décrivait ainsi un mont situé près d’Atlanta : "Près d’Atlanta, il y a un monticule de granit appelé Stone Mountain. Au fil des ans, plusieurs personnes ont fait des chutes mortelles, car elles ont permis à la montagne de les tromper. Il n’y a pas de falaises aigues dont il faille se méfier. La pente est arrondie. Donc, les gens se faufilent parfois au delà de la barrière de protection et s’engagent sur un chemin qui descend la montagne, en pensant qu’ils auront une traction suffisante pour rester stable. Mais quand ils passent au point où ils ne peuvent plus tenir, la pente continue d’augmenter, et ils tombent pour leur plus grand malheur. [1]"
Bien que Prechter utilise cette métaphore pour expliquer sa conviction que l’économie mondiale est, à l’instar du marcheur imprudent sur les Stones Mountains, déjà passé au delà d’un seuil où on ne peut plus l’empêcher de tomber dans un état de dépression économique, je crois qu’elle est aussi utile pour comprendre le précipice d’endettement dans lequel nos États démocratiques sont tombés.
Mais pour commencer observons au ralenti cette malheureuse chute en la décomposant en 4 stades:
Stade 1 : La pente du monticule est douce et la situation aisément réversible. Si le promeneur s’y engage c’est que probablement il désire atteindre quelque objectif singulier. Peut être veut-il jouir d’un point de vue inaccessible à partir du chemin commun ? Peut-être cherche-t-il un raccourci ? À se distinguer des autres marcheurs ? Ou tout simplement rejoindre un lieu qui lui permettra d’atteindre un point de vue « exceptionnel » ?
Stade 2 : La pente s’accentue et le marcheur observe un petit effet d’entraînement. Cela dit, il est encore possible de revenir en arrière même si cela demande bien sur un effort de traction plus vigoureux qu’au stade 1. À ce stade notre promeneur peut encore avoir envie de continuer pour accomplir les objectifs qui l’avaient amené à se faufiler hors piste. Il peut espérer aussi que ce glissement de pente est provisoire et que les conditions du terrain s’amélioreront un peu plus bas. C’est pourquoi l’inclinaison progressive de la pente n’encourage pas à la prise de conscience du danger. Chaque pas en avant ressemble beaucoup au pas précèdent. Il faut vraiment être pessimiste pour imaginer que l’on est en train de s’engouffrer dans un précipice. Donc on continue.
Stade 3 : La pente est devenue très fortement inclinée et l’effet d’entraînement est puissant sans toutefois devenir encore irréversible. On peut, en effet, encore interrompre la course vers le bas mais c’est au prix d’un très grand effort de traction, probablement accompagné de contorsions inhabituelles. Ce stade est le moment où le marcheur prend conscience que la pente est vraiment trop raide et la résistance à la chute et à l’entraînement de ces propres pas devient le centre de ses préoccupations. Les réactions deviennent très émotionnelles et un sentiment de panique, fatal, peut s’emparer de notre ami promeneur.
Stade 4 : C’est trop tard, l’effet d’entraînement est trop important pour être contrecarré ; la pente est trop forte pour que les contorsions ou les efforts de rattrapages soient utiles. Notre promeneur peut encore continuer à faire quelques pas en avant mais il a perdu le contrôle de sa marche et dans peu de temps c’est la chute libre. La volonté du marcheur ne sert plus à rien.
Vous l’avez compris la volonté du marcheur se retrouve « piégée » entre le stade 3 et le stade 4 : le marcheur pourra-t-il prendre conscience du danger de la pente avant que celle ci ne deviennent trop raide et du coup se sauver ? Aura-t-il la force de le faire ? Ou bien le fera-t-il trop tard pour que sa volonté de sortir du piège puisse lui être encore d’une quelconque utilité ?

L’effet d’entraînement et la dette publique

Je suis sûr que chacun d’entre vous comprend la nature de l’analogie avec la crise de la dette des États, mais permettez-moi d’en préciser quelques termes :
• Tout d’abord les pas du marcheur ce sont la succession des décisions des États à s’endetter ou non. Chaque pas dans le sens de la pente correspond à un accroissement de la dette publique chaque pas en sens inverse à sa réduction.
• L’effet d’entraînement est dû au poids que représente le paiement des intérêts et du principal en proportion du revenu (qui serait dans le cas des États le revenu procuré par les taxes). Quand on est fortement endetté, il peut arriver un moment où l’intégralité des revenus sert à payer les dettes. Il ne reste plus rien pour vivre : l’effet d’entraînement est maximum. Par exemple, aujourd’hui, selon Wikipedia : « Le service de la dette de l’État français représente €118 milliards, ce qui correspond à la totalité de ses ressources fiscales directes, ou encore, presque à la TVA (environ 130 milliards). » Autrement dit, nous ne payons plus nos impôts directs pour financer les programmespolitiques de l’État mais pour payer les intérêts de la dette qui a servi à financer ces programmes dans le passé ! C’est l’effet d’entraînement. En fait, la France s’endette de plus en plus pour pouvoir payer la dette passée : « En 2011, selon Gilles Carrez, l’État va devoir lever €220 milliards, dont 100 milliards rien que pour rembourser le capital de la dette qui arrive à échéance ! »
• Et la pente de la montagne que représente-t-elle ? C’est simple, elle correspond au montant global de la somme empruntée. Plus cette somme est élevée plus le poids des intérêts et du capital à rembourser augmente, alourdissant encore l’effet d’entraînement pour les pas suivants. [2]

Un message de douleur croissante

Cette analogie va nous permettre de comprendre le rôle des marchés financiers dans cette crise de l’endettement. Tout d’abord soulignons, comme l’a fait récemment Jacques Attali, que l’expression « marché financier » est vide de sens. Elle a le défaut de rendre abstraite toute une catégorie de personnes (morales et physiques) qui, dans le contexte qui nous intéresse, sont celles qui ont prêté de l’argent aux États comme la Grèce ou France jusqu’à aujourd’hui et à qui ces États devront essayer d’emprunter demain.Qu’ils soient des banques, des États ou des particuliers, les acteurs des marchés financiers sont en premier lieu des prêteurs. [3]
Un prêteur a, fort heureusement, en tout cas jusqu’à aujourd’hui, le droit de refuser de prêter son argent. Tout ce qui se passe aujourd’hui sur les marchés financiers est la conséquence des réticences croissantes des prêteurs sollicités par des institutions qui sont largement entrées dans le stade 3 (et qui peut-être sont déjà au stade 4). Ces réticences sont parfaitement normales (et je dirais même humaines). C’est le contraire qui serait aberrant car, après tout, en aidant les États à descendre une pente de plus en plus raide, les prêteurs risquent de tomber eux-mêmes.
Dans cette perspective, les hésitations du prêteur incarnent le signal qui doit permettre à notre promeneur/débiteur de prendre conscience qu’en continuant a descendre la pente il se fourvoie. C’est le « feed-back » que le marcheur reçoit lorsqu’il fait un pas supplémentaire en descendant sur la traître pente de l’endettement. Reprocher aux prêteurs de signaler aux États que la situation actuelle d’endettement structurellement croissante ne peut plus continuer c’est confondre le signal avec ce qui est signalé.
Le signal envoyé par les « marchés financiers » est donc en fait un message de douleur croissante. Comme tout signal de douleur, il est utile. Le fait qu’il serait devenu insupportable ne change rien à cette analyse. Que dirait-on d’une personne qui met sa main sur le feu et la maintient ? Si la personne souffre, est-ce la faute des flammes ou le résultat de sa volonté (déchaînée) de maintenir, coûte que coûte,sa main au feu ?
Comme tout le monde le sait, la douleur n’est que le symptôme d’un mal sous-jacent. Et vouloir la nier, vouloir l’empêcher de se manifester c’est en fait s’interdire de voir qu’il y a un problème. Est-il responsable, est-il réaliste d’exercer sa volonté sans tenir compte de la douleur qu’elle provoque sur soi (et sur les autres) ?

L’endettement public constitue un abus de souveraineté

Cette dernière remarque va nous permettre d’apporter une réponse à la question qui motive cet article : Non, il n’y a pas de dictature des marchés.
Car ceux qui parlent de dictature des marchés font une grave omission : les « marchés financiers », les prêteurs, donc, ne s’opposent pas à l’expression de la « volonté générale » en tant que telle, ils s’opposent au fait que cette expression s’appuie sur un recours systématique à l’endettement – ce qui est tout à fait différent.
Pour reprendre notre métaphore, il n’y a pas eu « dictature » du monticule de granit. La pente croissante du monticule n’est périlleuse que pour le marcheur qui n’y fait pas attention, ou qui croit que, pour une raison ou pour une autre, rien de cela ne peut lui arriver. Le monticule ne « s’oppose » pas à la volonté du marcheur mais il indique que certaines directions amènent inévitablement la chute.
Le mal sous-jacent auquel nous sommes confronté est le suivant : il y a eu un abus qui a consisté à faire croire que les mandataires de la souveraineté nationale ont le droit, pour exprimer la « volonté générale », d’engager des politiques qui s’appuient de façon systématique et durable sur l’endettement public. [4] Ceci constitue un véritable abus de souveraineté.
Nos nations sont ainsi devenues progressivement prisonnières d’une logique aveugle d’endettement public croissant qui a longtemps été considéré et présenté par nos dirigeants non seulement comme « utile » au pays, mais comme la seule politique possible et réaliste ! Une véritable « pensée unique » qui s’est imposée à nous de façon subreptice.
C’est l’effet d’entraînement dû à l’endettement qui a progressivement contraint les choix démocratiques, pas les prêteurs. Nous ne sommes pas tombés, d’un seul coup, sous une dictature de marchés financiers qui, d’un jour à l’autre, seraient devenus fous, mais sous l’emprise progressive d’une « peau de chagrin » créée par près de 40 ans de déficits publics.
Ceci est parfaitement illustrépar cette réponse d’Édouard Balladur à un journaliste du magazine Le Point qui lui disait que la dette avait continué de « flamber » durant son gouvernement : « Comment aurait-il pu en aller autrement ? Le déficit d’une année, c’est l’endettement de l’année suivante. L’endettement a naturellement augmenté de 900 milliards en deux ans. Si quelqu’un pense que des déficits durables peuvent ne pas se traduire par une augmentation de l’endettement, qu’il le démontre. » [5]
Dans le contexte de l’interview Edouard Balladur emploie l’expression « naturellement » pour exprimer que le besoin correspondant à ces 900 milliards est la conséquence de décisions prises antérieurement à son gouvernement, ce qui correspond exactement au mécanisme d’entraînement de la dette décrit plus haut. Cela dit, je trouve l’emploi de cette expression complètement abusif car, ultimement, il est de la responsabilité des dirigeants d’un État démocratique de s’opposer à la pente « naturelle » de l’endettement. Disons que son gouvernement n’a pas été le seul à ne pas y faire face.
Insistons donc sur ce point :une volonté générale qui ne peut envisager de s’exprimer sans cesser de recourir à l’endettement public contient en soi les germes de sa propre aliénation. Autrement dit : nos nations ne sont pas en train de perdre leur souveraineté, mais découvrent, de façon tardive et extrêmement douloureuse, qu’une certaine manière de l’exercer ne peut pas fonctionner car elle conduit logiquement à la chute dans la dépendance.
La crise actuelle illustre en fait le risque qu’il y a à remettre en cause un des grands principe de la démocratie libérale : Il n’y a pas de démocraties sans limites aux souverainetés nationales. Et ces limites se marquent à l’aide de contre-pouvoirs qui ne peuvent pas s’exercer (par définition et fort heureusement) sous le contrôle politique des États.
Quand on lit certains commentaires et réactions à cette crise de l’endettement, on s’aperçoit que certains d’entre nous vivent dans l’illusion que la « politique » peut tout et devrait tout pouvoir. À les entendre, la crise actuelle demande une « meilleure régulation des marchés financiers ». Comme si un prêteur qui ne fait plus confiance à la solvabilité d’un État était une aberration politique qu’il fallait réglementer. Cette attitude me semble tout à fait semblable à celle des rois anglais qui mettaient en prison leurs créditeurs car ceux-ci n’étaient pas assez respectueux du roi lorsqu’ils le pressaient de lui rembourser son argent.
En réalité, le droit du prêteur à refuser son argent constitue un contre-pouvoir légitime dont tout régime démocratique digne de ce nom doitnormalement tenir compte. Jusqu’à preuve du contraire, les chutes du mont granit ne sont que le fait de marcheurs exceptionnellement imprudents.
Affirmons le haut et fort : La situation actuelle, si douloureuse, est le fruit d’un recours systématique et durable à l’endettement public à la fois abusif et illégitime. Abusif, car (est-il besoin de le préciser) il est immoral de surendetter nos enfants pour satisfaire les générations présentes. Illégitime, car du fait de cet endettement l’enjeu devient aujourd’hui de savoir si nos enfants pourront bénéficier d’un État sans servitudes.
Notes :
[1] “Near Atlanta is a mound of granite called Stone Mountain. Over the years, people have fallen to their deaths because they allowed the mountain to fool them. There is no sharp cliff of which to beware. The slope is rounded. So, people sometimes sneak past the protective fence and edge their way down the mountainside, thinking that they have sufficient traction to remain stable. But when they pass the point at which they can hold on, the slope only increases, and they fall to their doom.” Elliott Wave Theorist, juin 2006.
[2] Je passe sous silence qu’au stade 4 d’autres effets comme l’effet Laffer, viennent compliquer le redressement de la situation.
[3] J’ajoute que les phénomènes de spéculation qu’on observe ne pourraient pas avoir lieu si l’endettement des États n’y prêtait pas. Il est difficile d’imaginer d’interrompre ces phénomènes de spéculation sans limiter la liberté des prêteurs de prêter leur argent en étant parfaitement informés des risques qu’ils prennent. C’est d’ailleurs pour cette raison que les instruments financiers qui permettent la spéculation ont été inventés.
[4] Je laisse de côté la question de savoir si les notions de volonté générale voir des souveraineté nationale ont un sens. Mon propos est juste de dire que quelque soit le sens qu’on peut éventuellement leur attribuer, il est abusif que leur expression soit durablement appuyée sur l’endettement public.
[5] Interview d’Édouard Balladur dans Le Point n° 2035, daté du 15 septembre 2011. À noter, en passant, la fausse condescendance qui consiste à reprocher aux gens de ne pas avoir compris l’effet mécanique qu’il décrit alors que le problème c’est que son gouvernement n’a pas pris ses responsabilités pour réduire ces déficits de façon durable.

© Tous droits réservés 2011 Bruno Levy

lundi 25 juillet 2011

Et si dieu n’existait ?

L’absence de David Servan Schreiber sur cette terre est cruelle. Mon esprit manque de ressources pour accepter la fin de cette étoile amicale et lumineuse qui a franchi la vie avec tant d’intelligence, de gentillesse et de compassion.

Je me souviens d’une discussion avec David qui s’est produite sur plusieurs années et qui portait sur l’existence de Dieu. L’irruption de ce sujet de conversation entre nous peut sembler étrange; lui comme moi venons de l’école rationnelle pour qui Dieu n’est qu’un hypothèse inutile: «Dieu je n’ai pas besoin de cette hypothèse» comme disait Laplace.

Nous avions l’habitude de nous voir une ou deux fois par an pour comparer notre vision de l’existence. Sur les dernières années, ces rendez-vous se sont un peu espacés mais cela ne veut pas dire que le dialogue ne pouvait pas reprendre très rapidement.

Le sujet de Dieu et de la spiritualité fut au centre de nos dernières discussions. Apprenant l’aggravement de sa maladie, je me souviens de lui avoir parlé d’Eva Pierrakos et de ses 258 extraordinaires conférences sur le développement spirituel. « Ca t’intéresse ? » « Tu parles, oui bien sur ».

Je ne suis pas sur qu’il ait eu les temps d’en lire quelques unes, tout occupé qu’il fut par la passion de son dernier combat mais peu importe. L'essentiel, à mes yeux, est que, par sa réponse, il montrait que sa curiosité pour l’hypothèse inutile était toujours intacte.

Toute notre discussion tournait autour de savoir si, justement, cette hypothèse était aussi inutile que cela.

Ne connaissant pas son évolution sur ces derniers mois, je me garderai bien d’affirmer connaître sa position ultime à ce sujet mais il me semble qu’il a eu, pendant une longue partie des années où il est devenu le grand psychiatre humaniste qu’il a été, une attitude «utilitariste» vis-à-vis de Dieu.

Je me souviens de lui racontant le cas d’un patient pompier à Pittsburgh qui souffrait d’un syndrome de stress post traumatique (PTSD post traumatique stress syndrome en anglais) conséquence, je crois, d'un incident du feu. Ce type était détruit par l’irruption de peurs irrationnelles qui l’empêchaient de traverser même une rue. Et David apparemment n’arrivait pas à le faire passer à travers sa douleur quand, lors d’une session EMDR , il lui demande s’il croit en Jésus. Le patient répond que oui et, du coup, David lui suggère de revivre les événements en se fiant à Jésus, en lui faisant confiance. Et là, miracle, le type traverse son syndrome et découvre dans sa foi un moyen de dépasser sa peur et de retrouver, en quelques sorte, une autonomie émotionnelle.

Cette histoire n’a, bien évidemment, jamais constitué, ni pour David ni pour moi, une «preuve» de l’existence de Dieu, mais elle illustre parfaitement le caractère parfois utile de cette croyance.

En fait il y a deux lectures possibles de cette anecdote. La première, un peu cynique, est de dire: « Ah, ils veulent du Dieu, et bien donnons leurs en ». Bien qu’elle ne soit pas mienne, je tiens à souligner à quel point cette attitude est déjà loin de l'intransigeance à la Laplace.

L’autre lecture, bien plus bienveillante, est complémentaire de la première et consiste à voir Dieu comme une hypothèse qui peut permettre à certains d’entre nous de se dépasser. Nous rencontrons tous dans notre vie des moments où nos peurs, où nos chagrins nous submergent et où, parfois même sans le savoir, nous manquons des ressources psychiques et spirituelles pour les traverser, pour rester nous même, pour ne pas nous abîmer. Peut-être qu’alors la croyance en Dieu peut aider à trouver en nous des ressources qui nous semblent si cruellement absentes.

Je ne peux affirmer que cette deuxième lecture fut l’opinion de David, mais j’aime croire que sa bienveillance ne s'y opposait pas.

Normalement, lorsque dans une phrase on emploie l’adverbe « ne » tout seul c’est pour exprimer une négation totale. J’ai voulu faire l’inverse ici. Nous avons tellement l’habitude d’entendre dire que Dieu n’existe PAS, qu’il ma semblé que supprimer cette deuxième partie de l’adverbe de négation pouvait permettre d’introduire un élément de rupture dans ce qui constitue également une croyance. Rupture qui porte pas tant sur le contenu de cette croyance mais sur le fait que l’affirmation si catégorique de la non-existence de Dieu, à laquelle notre éducation nous à tant habituée, pouvait retirer à d’autres le moyen de grandir, de franchir le « pas » (si je puis dire) vers la maturité, l’autonomie et l’empuissancement, terme si cher à David (adaptation en français de la notion d'empowerment).

Que cela soit bien clair: je n'affirme pas ici que cette opinion à propos de Dieu et de l'utilité d'y croire dans certains circonstances fut celle de David. Par contre je crois pouvoir affirmer qu'une bonne partie de son travail a constitué à nous donner les moyens de trouver en nous la force de surmonter certains des murs qui nous emprisonnent et, qu'en ce sens là, David a cherché à être aussi un médecin des âmes.

Force de la vie, David tu fus, à mon sens, un grand docteur. J’aime à croire et j’ai besoin de croire que ton rappel vers l’éternité nous aidera tous à vivre et nous inspirera à devenir plus autonomes. Amitiés éternelles.

© Tous droits réservés 2011 Bruno Levy

dimanche 29 mai 2011

un homme libre voyage par C. Levy


CECI EST UN POST ECRIT PAR MA FILLE DE DIX ANS ET DEMI QUI MA DEMANDE DE LE METTRE SUR MON BLOG. JE LE FAIS AVEC JOIE: 

UN HOMME LIBRE VOYAGE

Je pense qu’un homme libre voyage parce qu'il peut le faire.
Faisons l’exemple des esclaves de l’antiquité : ils ne pouvaient pas voyager parce qu’il n’y avait personne qui pouvait les remplacer pour travailler dans les champs.
Un homme libre voyage aussi parce qu’il peut choisir où aller, s’il n’est pas libre alors c’est quelqu'un qui choisit pour lui.
Si un homme libre ne voyage pas c’est son droit mais il gâche un peu sa vie parce que en voyageant on vit de bons moments, on apprends des choses… c’est intéressant quoi.
Or, il a des gens qui arrêtent de voyager parce qu’ils on eut une mauvaise expérience et ils ont peur de la revivre, mais ces gens ne sont plus libres : ils sont dominés par leur peur qui les empêchent de voyager parce qu’elle les effraie.
Mais il faut combattre cette peur et ne jamais arrêter de voyager parce que c’est une expérience splendide.

C. Levy

© Tous droits réservés 2011 C. Levy