mercredi 3 octobre 2012

Quand nous n'étions pas des pigeons


Des histoires vraies comme celle contée ici, il y en a plein d'autres en France. Mais ce dont il faut être sûr, c'est que si cette histoire-là se finit bien, c'est qu'à l'époque, les entrepreneurs n'étaient pas des pigeons.

L. avait 24 ans et son père entrepreneur venait de décéder. Il était étudiant en économie de la robotique à l'université de Tokyo, boursier du gouvernement japonais, insouciant, plein d'avenir. Ses parents étaient venus le voir pour Noël au Japon. Et puis le 28 décembre catastrophe : son père meurt d'une crise cardiaque en moins de cinq minutes en plein Tokyo, à 65 ans.

Une journée après la mort de son père, sa décision était prise ; L. abandonnait ses études pour revenir en France et diriger l'entreprise que son père avait recréée à 58 ans après avoir été ruiné en perdant le contrôle de sa société précédente (45 personnes).

Son père s'était battu comme un dingue pour la développer. Après sept ans, elle employait dix personnes, dont deux ingénieurs et, pour dire les choses simplement, tout l'avenir financier de la famille en dépendait.

Pour milles et une raison, L. s'est très vite aperçu qu'il était impossible de déléguer la reprise de cette petite entreprise à un tiers qui serait venu la gérer. Car le seul objectif d'une reprise de cette entreprise encore très fragile ne pouvait qu'être de la revendre pour assurer l'avenir financier de sa mère.

Le pari de reprendre cette entreprise était pour le moins incertain. L. était plus jeune que tous les autres salariés de la société, mais leur moyenne d'âge était, fort heureusement, assez basse : 32 ans. Et le bras droit de son père avait à peine six ans de plus que lui. L. n'y connaissait rien, le challenge était là. Il le percevait comme énorme pour ses épaules encore insouciantes. Mais il était déterminé à relever le défi : aucun autre choix n'était viable.

L. s'est plongé dans cette réalité rude qui était en même temps bien sûr une aventure humaine. Il fallut rassurer les clients, rassurer les banques, se préparer à une baisse de chiffre d'affaires, apprendre aux équipes à travailler ensemble en l’absence de son père, apprendre à travailler avec elles et elles avec L… Il fallut obtenir d'urgence une autorisation de découvert pour parer à une baisse de l'activité, faire signer les premiers clients, faire taire les rumeurs négatives propagées par certains concurrents. Il fallut, ce fut peut-être le plus difficile, s'asseoir dans le bureau de son père et abandonner, temporairement, mais pour un temps tout de même indéfini, ses études, son destin propre, pour embrasser des responsabilités qui étaient si essentielles à la survie de sa famille.

Dans ce malheur L. a eu de la chance : le marché a continué de se développer et l'entreprise a su saisir cette opportunité. Après trois mois tous ses clients existants lui maintenaient leur confiance, après six mois le chiffre d'affaires avait retrouvé le taux de croissance des années précédentes, après huit mois deux nouvelles personnes étaient recrutées pour faire face à la demande. Le chiffre d'affaires était bien au rendez-vous et le taux de croissance accélérait.

Les équipes travaillaient du coup à plein temps et elles travaillaient bien. Les clients redevinrent satisfaits et, paradoxalement, les doutes légitimes qu'ils avaient exprimés à voir l'entreprise capables de continuer à les servir au même niveau d'excellence et de qualité que les années précédentes s'étaient transformés en une adhésion encore plus forte envers elle et ses services.

Et un jour, un peu plus d'un an après la mort du père de L., les meilleurs concurrents de l'entreprise, la société la plus prestigieuse du secteur, lui firent une offre d'achat. L. a dû dire fermement non à cette première offre, car il était clair qu'il pouvait la vendre plus cher. Il fallut refuser en dépit d'une envie pressante de dire oui, car, L. avait décidé qu'il ne continuerait pas à la tête de l'entreprise, qu’il voulait reprendre ses études. Il fallut ensuite reprendre les négociations et obtenir un prix de cession qui permette à sa famille, à sa mère surtout, de vivre d'une façon digne et surtout conforme à tous les efforts et sacrifices faits pour créer de la valeur auprès des clients, créer des emplois et vivre fiers de ne rien devoir à personne.

Des histoires comme celle de la famille de L., il y en a plein d'autres en France. Mais ce dont il faut être sûr, c'est que si elle se finit bien c'est qu'à l'époque, les entrepreneurs n'étaient pas des pigeons. Quelle motivation de recréer son entreprise aurait poussé le père de  L. si celui-ci avait su que les plus values sur le capital qu'il avait investi dans son entreprise seraient taxées à 60 % ?

Le père de L. avait recréé son entreprise, car, pour ainsi dire, il ne pouvait rien faire d'autre : il avait en tout cas largement passé l'âge de travailler pour un autre en tant que salarié. Avec la maturité, cet entrepreneur était devenu une personne unique, une entité individualisée différente de toutes les autres personnes, irremplaçable. Un être sans « équi-valent » parce que, justement, capable de créer de la valeur.

La liberté d’entreprendre est plus qu’un droit : c’est aussi une nécessité qui permet à l’entrepreneur d’exprimer sa singularité de s’affirmer à travers son talent pour prendre les bonnes décisions, créer de la valeur et générer des revenus en organisant des ressources quasi inexistantes, ou en tout cas dérisoires au début.

On est loin ici de l’image d’Épinal de l’entrepreneur qui ferait « fortune » à partir d’une idée simple. L’entrepreneuriat ce n’est pas la recherche d’un bon « coup » pour devenir riche, c’est avant tout un mode d’existence qui repose sur la volonté fondamentale de servir des personnes (les clients) en répondant à leurs besoins dans le cadre d’une activité économiquement viable.

Qui donc le père de L. a-t-il spolié lorsqu’il a recréé son entreprise ? Aucun individu, aucun État ne fut contraint de donner de l’argent à cette entreprise.  Quel aurait été, en revanche, le coût pour la société si cet homme avait « décroché» à 58 ans pour se mettre dans une sorte de retraite anticipée ?

Quel impératif de solidarité justifie donc que reviennent à 60% à l'État tous les efforts que L. a dû consentir pour sauver non seulement l'avenir financier légitime de sa famille, mais aussi l'emploi de plus de 10 personnes ? Aurait-on préféré que, voyant que ses efforts ne serviraient pas à sauver l'avenir de sa famille, L. ne reprenne pas l'entreprise de son père, laissant, en passant, tomber 10 emplois ?

Il ne s'agit pas ici de dénoncer le fait de payer des impôts, qui ont été payés et bien payés (25% de plus value sur le capital à l'époque) mais de dénoncer un nouveau régime de taxation qui aurait remis en cause l'existence même d'une famille d'entrepreneur de la classe moyenne et qui, de ce fait, n’aurait été qu’une spoliation ? Est-il moralement légitime de soustraire les ressources d'existence (car c'est de cela qu'il s'agit quand on accapare 60% des biens) à une famille dont le combat a permis de préserver et de développer l'emploi de 10 autres personnes ?

Vit-on dans une société qui valorise l'autodétermination créative ? La possibilité d'exister d'une façon autonome et responsable nuit-elle tant au fonctionnement de la société qu'il faudrait maintenant lui interdire de bénéficier des fruits qu'elle produit ? Qu'y a-t-il de plus précieux à la société que l'apparition en son sein d'individus et d'institutions capables d'exister économiquement sans jamais accaparer de ressources autres que celles qui leurs sont données volontairement par des gens à qui, justement, leur activité et leur développement sont utiles ? Peut-on écrire le nom de la liberté sans respecter et encourager cette possibilité même d'une citoyenneté libre et responsable ?

N.B : je remercie Stéphane Geyres, pour ses commentaires et suggestions. Toutes les erreurs et imprécisions qui restent dans cet article ne sont que de mon fait. De même les vues exprimées n'engagent que moi.

vendredi 20 juillet 2012

Après nous le déluge

L’Etat providence qui est supposé assurer la justice sociale risque, en temps de crise, d’exacerber un égoïsme collectif identique à celui qui motiva certaines des plus violentes expressions politiques de l’histoire du XXème siècle.

article publié dans contrepoints


Comment les citoyens réagiront-ils lorsque l’Etat Providence, contraint de faire face au surendettement qui l’étrangle, devra annuler les droits sociaux qu’il les a accoutumé de recevoir ?

Pour répondre à cette question, partons d’une déclaration, assez remarquable, d’une jeune femme filmée dans un documentaire sur les manifestations des indignés à Bruxelles intitulé Les Braves. Voici la transcription littérale de ce que, selon cette personne, seraient les conséquences de la crise du surendettement public sur les femmes :
« Je te donne un exemple très concret. Dette publique : on réduit les dépenses (plutôt que d’augmenter les recettes via les riches – mais cela c’est un autre histoire) et  donc moins de crèches et  donc, comme les femmes traditionnellement elles s’occupent plus des enfants, elles vont finalement s’occuper plus des enfants ! Et donc elles vont moins travailler, avoir moins d’autonomie financière. »

« On passe donc d’un Etat social où c’est l’Etat qui offre des services publics à un Etat qui ne remplit pas ses missions et où, en fait, les femmes doivent reprendre certains rôles de l’Etat : S’occuper des enfants, s’occuper des personnes âgées….on passe de l’Etat social à ce que l’on appelle la mère sociale. Finalement on devient mère à la place de l’Etat. (..)»

« Cette question de la dette et des plans d’austérité ce n’est pas seulement à cause du capitalisme mais c’est aussi à propos du patriarcat. On a un slogan : « on accouche, on cuisine, on éduque les enfants, on s’occupe des autres, on lave, et … eux ils décident ». Ce pouvoir patriarcal est incarné pas le pouvoir masculin ; les politiciens, les banquiers, les multinationales c’est quand même une structure avec des hommes dedans.»

Les propos de cette indignée révèlent, un peu à son insu, une conséquence longtemps invisible de la satisfaction des besoins des citoyens par des solutions publiques: en leur attribuant des droits d’accès collectifs à l’école, à la santé, au chômage, etc. l’Etat Providence les transforme en des sujets sans pouvoir de décision individuelle sur des aspects fondamentaux de leur vie.

Tant que l’attribution de droits collectifs par l’Etat providence a lieu dans le sens d'une satisfaction croissante de ses besoins, chaque citoyen qui en bénéficie n’y voit qu’une richesse nouvelle à laquelle il semble irrationnel de s’opposer. Après tout ; les droits d’accès à la crèche que cette jeune Belge veut défendre lui permettent d’être plus libre pour gagner sa vie.

Mais ces «bénéficiaires» de droits sociaux  ne se rendent pas compte qu’une partie croissante de leur vie dépend ainsi de plus en plus de décisions prises par une «volonté collective[1] » pour le compte de tous et donc pour le compte d’aucun en particulier.

L’autonomie financière que la jeune femme du documentaire veut voir préserver (par exemple pouvoir consacrer son temps à gagner de l’argent plutôt que de s’occuper des enfants ou de devoir prendre en charge l’existence les grands parents, etc.) lui ayant été attribuée dans le cadre de décisions collectives, n’est donc, ni juridiquement ni moralement, sa propriété. Au contraire elle est toujours révocable par l’Etat providence, ou, pour être plus précis, ceux qui le dirigent en prétendant incarner la volonté générale.

Il en résulte une forme subtile mais bien réelle d’asservissement légal de l’individu à l’Etat providence: qu’est ce qu’un esclave si ce n’est une personne qui n’a aucune possibilité juridique de protéger individuellement le contenu d’aspects essentiels de son autonomie?

La crise du surendettement public va agir comme un révélateur de cet asservissement et faire découvrir à de nombreux citoyens leur impuissance juridique à s’opposer aux retraits de droits collectifs dont ils bénéficient. Ils vont se sentir ignorés par l’Etat, comme le montre le passage où la manifestante évoque comment les femmes, dont elle se fait le porte-parole, se sentent forcées d'accepter les décisions d'un pouvoir froid, cruel, d’une technocratie qui ne prend pas leurs volontés en compte (« on accouche, on cuisine, on éduque les enfants, on s’occupe des autres, on lave, et … eux ils décident ».).

Il faut donc voir le mouvement des indignés comme une conséquence directe d’un sentiment d’être ignorés par l’Etat. Une citation du philosophe libéral Isaiah Berlin extraite de son essai Two concepts of liberty  (écrit  60 ans avant les premiers mouvements d’indignés)  le fait comprendre de façon très éloquente :
« Le manque de liberté dont les hommes ou les groupes se plaignent se ramène souvent à une absence de véritable reconnaissance [...] Ce que je veux chercher à éviter, c'est tout simplement d’être ignoré, d’être traité avec condescendance, d’être méprisé, ou d'être pris trop pour argent comptant - en bref ne pas être traité comme un individu, avoir ma singularité insuffisamment reconnue, être une unité statistique sans caractéristiques et buts propres identifiables et spécifiquement humains. Voici la dégradation contre laquelle je me bats (…)»[2]

Mais il est à craindre que les conséquences du retrait des droits collectifs aboutiront sur des réactions politiques beaucoup plus violentes que les simples mouvements d’indignation que nous avons connus jusqu’à aujourd’hui.

Si une personne considère, comme le dit cette manifestante, que la crise du surendettement risque de la faire redevenir « mère à la place de l’Etat » cela veut dire, à contrario, qu’elle perçoit les fonctions sociales de l’Etat Providence comme une sorte d’amplification positive de son identité  Le retrait des fonctions sociales de l’Etat Providence risque donc d’être perçu comme une remise en cause de cette identité.

Dans cette perspective, le bénéficiaire de droits sociaux risque de considérer que la défense de son identité requiert de défendre l’attribution des droits collectifs qui, à ses yeux, la fonde. La revendication sociale devient une exigence identitaire.

S’applique alors exactement ce que Chantal Delsol dénonce dans son Eloge de la singularité (initialement à propos des identités culturelles) 
« Ainsi apparaissent au sein des sociétés contemporaines des exigences d’être, prêtes à défendre leur espace, construites (non plus autour des idéaux de refaçonnement social, mais) autour des revendications identitaires. Les citoyens (…) luttent pour des modalités d’existences.[3]»

L’émergence de ces revendications sociales à caractère identitaire de la part d’une majorité, ou à tout le moins une proportion significative de citoyens, interdit le débat démocratique.  Lorsque la démocratie ne devient qu’un moyen d’exprimer des revendications identitaires, alors la violence s’installe:
  •           Le débat politique ne sert plus qu’à confronter des intérêts collectifs particuliers où seul compte le fait de faire partie d’une majorité ou d’une minorité active et surprotégée par l‘Etat Providence (comme les syndicats) pour les faire prévaloir.   
  •         La citoyenneté, idéalement désintéressée, se réduit à la défense d’une identité sociale, parfois à tout prix, même au dépend de la démocratie.
  •        L’opposition à l’opinion est de plus en plus perçue comme une opposition a l’identité et se voit combattue comme telle.


Vers une catastrophe politique

Tout comme pour Faust, à qui le diable propose un pacte lui donnant le droit de réaliser tous ses désirs au prix de perdre un jour son âme, l’Etat Providence confère aux citoyens des droits collectifs améliorant significativement leur existence mais au prix de  se sentir dessaisis de leur capacité individuelle de survivre en temps de crise.

La crise du surendettement public révèle cet état de conscience et risque de provoquer de la part des citoyens concernés par les retraits de droits collectifs  qu’elle va engendrer, une demande violemment identitaire en faveur d’un renforcement des fonctions sociales de l’Etat providence. Surgit le péril d’une catastrophe politique où sera élu le parti qui saura construire un programme juste suffisant pour répondre aux revendications identitaires d’une majorité de bénéficiaires de droits sociaux, quelle qu’en soit les conséquences pour la Nation ou pour certaines minorités de la population.  Après nous le déluge.

A cet égard il n’est pas inutile d’observer qu’avant-guerre l’arrivée au pouvoir, quasi-démocratique, d’un mouvement ultra-étatiste, politiquement très intolérant et économiquement très « social », s’est faite dans le pays où l’attente de voir l’Etat jouer le rôle d’une providence sociale était la plus développée. La social-démocratie n’a-t-elle pas été inventée en Allemagne quarante ans avant l’avènement du national-socialisme ?

Le risque d’un tel désastre économique et politique ne peut être justifié par aucun critère de justice sociale. Le véritable enjeu politique provoqué par la crise du surendettement de l’Etat Providence n'est pas seulement celui de la réduction des déficits publics mais aussi celui de la nécessité de redonner aux citoyens la conscience qu'il est possible d’être individuellement responsable de leur destinée économique. C’est la condition sine qua non pour éviter que la Nation sombre dans une forme d’« égoïsme collectif » identique à celui qui motiva certaines des plus violentes expressions politiques de l’histoire du XXème siècle.



[1] Volonté collective qui est en générale gérée par une « technocratie sociale » sur laquelle les citoyens ont peu de pouvoir de contrôle démocratique, notons le en passant, 
[2] Isaiah Berlin, (Oxford 2004) Liberty, p 201. J’ai souligné en gras le passage final. Le texte original est: “The lack of freedom about which men or groups complain amounts, as often as not, to the lack of proper recognition […]What I may seek to avoid is simply being ignored, or patronized, or despised, or being taken too much from granted – in short not being treated as an individual, having my uniqueness insufficiently recognized, a statistical unit without identifiable, specifically human features and purpose of my own..”
[3]  Eloge de la singularité. Chantal Delsol. P162.


NB : Je remercie Stéphane Geyre, pour ses commentaires et suggestions. Toutes les erreurs et imprécisions qui restent dans cet article ne sont que de mon fait. De même les vues exprimées n’engagent que moi.

© Tous droits réservés 2012 Bruno Levy

mercredi 6 juin 2012

La valeur sociale du libre choix des pauvres



La libre possibilité pour l’individu de dire non, ou plus généralement de pouvoir librement choisir la meilleure option parmi celles qui lui sont proposées, est au cœur du combat contre la pauvreté
Article publié dans contrepoints

Ce qui fait de nous des hommes c'est que nous devons choisir, sélectionner entre des possibilités. Non seulement nous devons choisir mais nous voulons que notre choix compte.

Prenons les choix comme celui de son métier, de l’école pour ses enfants ou encore d’un docteur en cas de maladie grave pour ne donner que quelques exemples. Ce sont des choix qui engagent la vie. Ils impliquent de la part de l‘individu non seulement une délibération mais aussi le besoin concomitant de pouvoir s’assurer de la qualité du choix fait.

Si le métier que l’on exerce ne nous convient pas, on veut pouvoir en changer, si un des professeurs de l’école où nous mettons nos enfants s’avère trop négligeant, ou laxiste ou tout simplement pas assez intéressé par les progrès de ses élèves, nous voudrions pouvoir le dire, faire changer ce professeur ou à défaut changer nos enfants d’école. De même nous voulons pouvoir choisir le chirurgien qui va procéder à une opération.

C’est en ce sens que l’on veut que nos choix comptent, afin que par exemple celui qui nous offre les produits et services  que nous sélectionnons s’engage sur leur qualité. Bref : pour être bien servi, il faut avoir la possibilité de dire non au service que l’on reçoit.

Or il est coutume de voir cette faculté comme un attribut de richesse. Après tout, pour pouvoir dire non, il faudrait déjà avoir le choix, ce qui implique une certaine opulence.

Un ouvrage remarquable intitulé The Beautiful Tree de James Tooley  (dont une excellente recension a été publiée dans contrepoints) montre que  la libre possibilité pour l’individu de dire non, ou plus généralement de pouvoir librement choisir la meilleure option parmi celles qui lui sont proposées, est au cœur du combat contre la pauvreté.

James Tooley fait comprendre ce message en prenant l’exemple de l’éducation des pauvres dans les pays en développement, exemple qu’il connaît bien puisqu’il a consacré sa vie à enseigner aux enfants les plus pauvres dans le monde entier.

Dans son ouvrage, il démontre que la très mauvaise qualité des systèmes d’éducation publique dans les pays en développement provient de ce que les parents n’ont pas le droit à la parole, en tout cas à une parole qui compte, pour s’assurer que les établissements qui prennent en charge leurs enfants fournissent à ces derniers une éducation de qualité.

Loin d’être des lieux exigeants de développement et d’éducation, les établissements scolaires publics  ne sont en fait que des lieux où les professeurs de ces écoles, fonctionnaires dont le travail ne peut être remise en cause par la critique des parents, méprisent et délaissent les enfants qui leurs sont confiés.

A quoi sert la gratuité d’un système qui fait perdre du temps aux enfants et qui prodiguent des rudiments d’éducation insuffisants pour permettre aux nouvelles générations  de dépasser la situation sociale et économique de leurs parents ?

Mais Tooley va plus loin que de poser cette seule question : il montre comment les pauvres eux-mêmes ont trouvé la solution pour parer à cette carence des systèmes éducatifs publics, en créant des écoles privées.

Dans les plus grandes villes et bidonvilles du monde,  en Inde, au Nigeria, au Kenya et même dans les campagnes éloignées en Chine, les pauvres construisent leurs propres écoles pour instruire leurs propres enfants. Au cœur du succès de ces établissements, un principe qui va à l’encontre de tous les préjugés: le fait que ces services soient payants.

Payantes, ces écoles imposent donc aux parents de faire des sacrifices  pour donner  à leur enfant la chance de recevoir une éducation de base, qui leur permettra de contribuer et s’insérer dans la société.  Mais ces efforts leur donnent concurremment un pouvoir fondamental : le contrôle parental, c’est à dire le pouvoir effectif de changer son enfant d’école si un établissement ne convient pas.

Et ce pouvoir compte : les revenus de ces établissements scolaires privés dépendent de façon critique du paiement des parents.  L’exigence de rentabilité et la concurrence entre ces écoles privées pour pauvres (elles sont très nombreuses et souvent voisines, ce qui laisse le jeu de la concurrence s’exercer), amènent ces établissements à être effectivement au service des parents et à répondre aux besoins éducatifs de leurs enfants.

Les solutions contre la pauvreté ne sont pas nécessairement gratuites.

D’aucuns dénonceront la soi-disant « immoralité » qu’il y aurait à faire payer les gens les plus pauvres de la terre pour pourvoir à l’éducation de leurs enfants. C’est ainsi que l'une des principales objections aux résultats de Tooley est que les solutions privées, étant par définitions payantes, ne seraient pas "pro poor". 

Il y a probablement plusieurs manières de réfuter cette objection. L’une des plus probantes consiste à se demander si prétendre de connaitre à priori ce qui est de l'intérêt des pauvres (c-a-d ce qui serait « pro poor ») n’est pas le signe d’une extrême arrogance.

A ce sujet Tooley évoque que les premiers systèmes d’éducation gratuits et obligatoires ont été imposés par la colonisation au nom d’une prétendue connaissance de ce qui était « bon » pour le colonisé. L’expression Beautiful tree (qui a inspiré le titre du livre de Tooley) a d’ailleurs été employée par Gandhi pour décrire le système éducatif privé qui préexistait en Inde à l’arrivée des Anglais, et qui a ensuite été « déraciné » par les « bonnes » intentions des colons.

Mais allons plus loin et demandons-nous dans quelles conditions une personne peut affirmer qu'elle est au service des intérêts des autres ?

Car est au service d'un autre celui qui cherche à satisfaire les besoins de cette autre personne. L'attitude qui consiste à imposer une solution à cette autre personne n'a rien à voir avec être au service de cette personne. On en vient a la principale vertu du libre choix : c'est qu’il rend à tout moment réfutable la création de valeur proposée par un fournisseur de solution éducative.

Comme Karl Popper l’a montré, c'est la possibilité de réfuter ouvertement les théories scientifiques qui motive le progrès de la science. De même ce qui motive les progrès de l'offre scolaire c'est le pouvoir des parents de dire non, en retirant leurs enfants pour les mettre dans un autre établissement. Ce pouvoir de réfuter la qualité des efforts d’un fournisseur de prestations éducatives (qu’il soit privé ou public d'ailleurs) est absolument essentiel pour faire en sorte que son offre soit adaptée aux besoins des pauvres … et donc à la sortie de la pauvreté.

Affirmer que l'on est par définition pro-poor parce qu'on propose certaines solutions gratuites est une fausse attitude de service. Il serait plus juste de dire qu’on est pro-poor lorsqu’on laisse aux pauvres la liberté de choisir, parmi un grand nombre d’établissements, celui qui convient le mieux à leurs enfants.

Notons que la possibilité même d’existence de tels établissements provient du fait qu’ils ne sont pas gratuits. Souvent créées par des ex-étudiants, qui voient là une opportunité d’utiliser leurs compétences pour être utiles à leur communauté, il faut bien que ces auto-entrepreneurs soient rémunérés (ceci n’empêche d’ailleurs pas que ces mêmes établissements pratiquent très souvent la gratuité pour les plus plus démunis de la communauté qu’ils servent[1]). On voit ici le marché acquérir un rôle fondamental dans la découverte et l'évaluation de la valeur sociale d’un service.

Ce qui permettra de débloquer une situation, comme la pauvreté, c'est la compréhension profonde par certains de ceux qui y sont impliqués des mécanismes qui sont à l’origine du blocage de la situation. Seules peuvent ainsi être inventées  des solutions originales qui permettent de changer la situation. C’est l’essence même de l‘entrepreneuriat : partir des besoins pour proposer des solutions.

Mais ces solutions pour être validées doivent recueillir le libre consentement de ceux dont elles sont supposées résoudre les problèmes.  Dans cette perspective le libre choix fait des pauvres des acteurs à part entière de leur propre développement.

On est ici à cent lieues des théories sur le développement qui prétendent faire croire qu'un système qui exclut la personne comme pouvant jouer un rôle central dans son émancipation lui donnera plus tard les moyens de se réaliser (ce qui constitue une variante de l'argument classique de la dictature du prolétariat).

Affirmons le contraire : l'émancipation commence au moment où l'on considère la personne pauvre comme un des agents principaux (pas nécessairement le seul bien entendu) de son propre développement -- au sens où son avis compte, où ses décisions peuvent être exercées à travers des choix individuels (et pas seulement des choix collectifs) dont il est ultimement le responsable. Elle se termine, ou ne commence jamais, quand le pauvre n'est plus vu comme un sujet responsable mais seulement comme un objet d’assistance.

Le libre choix du pauvre est un ingrédient absolument obligatoire de sortie de la pauvreté.



[1] Tooley ne dit pas pourquoi. Il me semble qu’il soit de l’intérêt de l’auto-entrepreneur scolaire que toutes les familles de la communauté mettent leurs enfants dans son école.  Voir les enfants d’une famille plus pauvres que la sienne recevoir une bonne éducation est probablement très motivant pour soi-même consentir aux effort nécessaires pour que ses enfants y aillent également. Ceci n’est qu’une pure conjoncture.

NB:
-       Je remercie Stéphane Geyre, Ulrich Genisson et Camille Roux pour leurs commentaires, suggestions et corrections. Tout les erreurs et imprécisions qui restent dans cet article ne sont que de mon fait. De même les vues exprimées ne sont que les miennes.
-       Je signale que j’ai écrit un autre article autour du livre de Tooley pour étudier les rapports entre pauvreté et liberté et les processus de création d’un marché scolaire pour les pauvres. Il sera publié en septembre 2012 dans le livre Libres rédigé par le collectif La main Invisible.

© © Tous droits réservés 2012 Bruno Levy

dimanche 6 mai 2012

Le centre droit c’est nous !


 Il est plus impératif que jamais que se reconstruise un centre droit libéral fier de ses valeurs de tolérance, de liberté et de responsabilité individuelle
article publié sur contrepoints

Appelons un chat un chat : Nicolas Sarkozy fût, tout comme ses adversaires de gauche et d’extrême droite le sont encore, un partisan de l’état fort, un ultra étatiste. 

En refusant de rompre avec cette logique de l’état fort, Nicolas Sarkozy a précipité sa défaite de deux façons : il s’est battu sur le terrain de ses adversaires et il a cru, et fait croire, qu’ont peut redresser le pays en se contentant de placer des rustines sur un Etat providence sur gonflé d’endettement et qui asphyxie l’économie en taxant tout.

L’élection la plus importante de ce soir n’est pas celle qui a eu lieu en France mais celle qui voit la nation Grecque se désintégrer. Le trop d’Etat n’est pas seulement un inconvénient, son surpoids n’est pas seulement une variable à ajuster. Non le trop d’Etat ronge progressivement les forces civiles d’une nation, déresponsabilise des franges entières de la population pour ensuite lâchement les abandonner quand il s’agit de rembourser les dettes.

Il ne s’agit pas de comparer la Grèce à la France, mais qui peut affirmer que la politique économique pratiquée durant ces deux dernières années en Grèce ne sera pas celle  que nous connaîtrons en France : caisses vides, investisseurs suspicieux, marges de manœuvre ultra réduites, coupes à la serpe dans les budgets pour tenter de réduire la part de l'état (et ce malgré les promesses du contraire faites par le président à peine élu durant sa campagne), mauvais arbitrages, chômage de masse et désarroi profond d’une grande partie de la population qui se sentira de plus en plus abandonnée.

On ne guérit un mal qu’en s’en prenant à sa cause. Et ceci seul nous les libéraux sommes capables de le faire. L’enjeu des prochaines années n’est donc pas, comme vient de le dire le nouveau président de la république dans son discours de Tulle,  de « redresser la production pour sortir le pays de la crise », ni même de « réduire notre déficit pour maitriser la dette »  et encore moins « d’assurer à tous le même accès aux service publique ».

L’enjeu c’est de faire en sorte que les forces vives de notre pays, et il y en a de nombreuses, retrouvent leur capacité d’action libre et responsable.  Ne parlons donc pas de "production", parlons d'entrepreneuriat. Ne parlons pas de "maitrise de la dette", mais d’état qui n’assiste plus et donc qui ne sur-dépense plus. Ne parlons pas "d’égalité d’accès aux services publics" mais plutôt libérons les énergies des Français en les laissant libre de disposer de leur salaire complet sans se voir prélever des charges sociales prohibitives et de moins en moins protectrices.

La Grèce nous indique quel est le grand scandale à venir contre lequel il faut se prémunir: l’abandon de la nation par les élites politiques sans visions, qui ne faisaient des promesses de providence et de justice sociale que pour renforcer le pouvoir d'un état ultimement prédateur. Qui par son action génère l’extrémisme doit être vivement combattu.

Ne pleurons donc pas la défaite de la droite interventionniste et tirons la leçon de cette élection : la nécessité absolue, car nationale, que se reconstruise un vrai centre droit libéral, digne de ce nom, fier de ses valeurs de tolérance, de liberté et de responsabilité individuelle (telles que décrites par exemple dans l’excellente charte libérale rédigée par l’Union des Libéraux) et ultra combatif contre les solutions à base d'état fort que prône la gauche comme l'extrême droite et … l’UMP.

Une sainte colère doit monter chez les libéraux: commençons par reconstruire le centre droit car ils nous appartient. Que les ultra étatistes du centre, et notamment  François Bayrou mais pas seulement lui, se rendent ailleurs. Les choix qui s’offrent à eux ne manquent pas d’ailleurs. Ils n’ont qu’à rejoindre le Parti Socialiste, l’UMP, ou même le front national. Mais qu’ils arrêtent de dénaturer notre espace politique en l'occupant à notre place. Il n’y a pas, il ne peut y avoir de centre droit qui ne serait pas libéral.

© Tous droits réservés 2012 Bruno Levy

samedi 5 mai 2012

Oh oui soyons plus solidaire !


Voter pour Hollande ce serait voter 
pour une société plus fraternelle et plus solidaire ? 
Vraiment ?
article publié dans contrepoints

Le programme proposé par la gauche n’est absolument pas le programme de solidarité  et de fraternité pour lequel certains français croient qu’ils vont voter.

Pour le comprendre recensons brièvement les possibilités qui s’offrent à notre pays pour être encore plus solidaire qu’il ne l’est actuellement :

1)   Puisque l’état est surendetté on ne peut pas emprunter plus pour le faire...
2)   On pourrait prélever plus d’impôt aux français? Manque de bol ils sont déjà surchargés par l’impôt.  Prenons un « riche » français pour qui son employeur paye 4000 euros, à la fin compte tenu des charges patronales, salariales, de l’impôt sur le revenu et des autres impôts indirects ( TVA qu’il paye pour ses achats, etc.) c’est environ 1700 euros qui lui restent. Soit un peu moins de 45%. Ce qui prouve deux choses : ce français est déjà pas mal solidaire des autres, et qui plus est cela semble difficile de lui prendre encore plus d’argent.
3)   On pourrait « faire payer les riches » selon l’expression consacrée? Petit problème, même François Hollande a reconnu qu’il n’y avait pas assez d’argent de ce côté là. Les taxations à 75%, c’est juste du symbolique pour que tout le monde se sente plus solidaire, par contre en terme d’argent sonnant et trébuchant cela devrait suffire pour rembourser à peine quelques mois de déficits de sécurité sociale, et encore.
4)   On pourrait juste imprimer des billets de banques? Oh oui ! Quelle extraordinaire bonne idée : la justice sociale et la solidarité par l’inflation!! Malheureusement des hommes comme Bérégovoy (un grand homme de "droite" comme chacun sait... et en réalité un des meilleurs ministres des finances que nous ayons eu) ne se sont pas trompés lorsqu'ils nous ont expliqué il y a vingt ans que l’inflation était la chose la plus antisociale au monde... Sans compter que, l’hyperinflation aidant, le nombre de personnes qui vont passer au delà du seuil de taxation pour l’impôt sur la grande fortune risque de croitre. Mais ne changeons pas de sujet…

En vérité: nous vivons déjà dans l’un des pays qui fait le plus d’efforts possibles pour la solidarité et l’égalité. Si les résultats de ces efforts déplaisent à certains (ce qui est parfaitement leur droit) cela ne veux pas dire que les Français ne font pas **déjà** des efforts monumentaux pour être solidaires.

On ne peut pas appeler pour plus de solidarité sans tenir compte du contexte de surendettement  et de sur développement de l’Etat dans lequel notre pays baigne. Je suis né il y a presque 50 ans et l’école publique alors c’était nos parents qui la payaient (car pas ou peu de dette publique essentiellement). Aujourd’hui nos enfants ne sont même pas encore entrés à l’école qu’il est prévu qu’ils devront rembourser l’argent que notre Etat a emprunté … pour assurer cette soi-disant solidarité justement.

Dans ce contexte il importe de se poser les questions suivantes :
·      Est ce vraiment en faisant croître la dépense nationale administrée par l’Etat (et par conséquent l’impôt) que l’on va changer les choses ?
·      En quoi le recrutement de 60,000 fonctionnaires de plus sera il un gage de solidarité envers les français les plus pauvres ?
·      En quoi le maintien non seulement du nombre mais des privilèges (en terme de retraites notamment) des fonctionnaires est il une «promesse» de justice sociale envers des autres français moins favorisés?
·      En quoi la hausse continue du Smic va-t-elle aider les jeunes entreprises à créer des emplois ?
·      En quoi la généralisation de l’assistanat va-t-elle réduire le surendettement de l’état ?
·      En quoi augmenter la dépense publique représente un avantage de fraternité ? Faut il plus de dépenses de sécurité sociale ? Plus de retraités ?
·      Y a t il possibilité d'une économie « sociale et solidaire » sans développement de la prospérité ? La continuation de la  croissance parallèle de l'assistanat et du surendettement publique peut elle permettre à notre pays de renouer avec la prospérité ?
·      Faut il attendre que l’on ait des jeunes femmes qui abandonnent leurs enfants et qui se prostituent dans la rue (comme en Grèce et en Espagne) pour comprendre que l’état (qui occupe 55% de l’économie) accapare tout et qu’il faut que cela cesse. ?

Certes, faire peur aux gens n’est pas bon pour la démocratie mais se cacher la réalité non plus. Dire que l’état est surendetté et qu’il est actuellement prévu qu’une grande partie de cette dette sera payée par nos enfants c’est juste décrire les choses telles qu’elles sont et dire que les nouvelles possibilités de solidarité qu’on nous « vend » n’existent pas c’est juste appeler un chat un chat.

La réalité est  que nous sommes en face d’un véritable machiavélisme social, dont les haut-fonctionnaires français sont les spécialistes, qui consiste à faire croire que toute dépense publique est une dépense solidaire et bonne pour le pays.

En vérité il n’y a pas, il ne peut y avoir dépense solidaire si tout le monde est assisté.  On nous vend un « idéal de fraternité » en nous faisant croire que nous pouvons presque tous être libres sans être responsables. Ce genre d’illusion ne peut finir que dans la violence et la recherche de boucs-émissaires…bel idéal en effet.

Il n'est pas vrai que le dépôt d'un butin de vote dans une urne est un acte anodin et réversible cinq ans plus tard. En votant on transforme le pays. Les politique qui seront mis en œuvres auront un impact sur les mentalités -- sur la généralisation de l ‘assistanat notamment. Les conséquences du vote pour François Mitterrand en 1981 (pour qui j'avais voté) ont des conséquences encore aujourd'hui...à travers l'assistanat et le surendettement public notamment.  

© Tous droits réservés 2012 Bruno Levy